J’ai discuté avec Benoit (mon gros nounours) dernièrement et il m’a dit être victime de stress post traumatique. Quelques fois il parle et je sens une vibration dans sa voix. Il doit être prudent car il n’a plus la tolérance qu’il avait auparavant. Comme il est assez imposant, il n’a pas besoin de se fâcher beaucoup pour faire des dommages.

Si on fait des recherches en ligne sur le PTSD (Post Traumatic Syndrom Disorder)  après la prison on trouve quelque chose qui s’appelle le Post Incarceration Syndrome (PICS). Ça décrit certaines des choses que je vis.

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À Moshannon Valley Correctional Center (MVCC) j’ai rencontré John (nom fictif). Un jeune homme que j’aimais beaucoup. C’était un gars de l’âge de mes fils qui était très drôle. Il aimait taquiner les gens et tout le monde l’aimait. C’est un gars de Montréal et il me faisait rire quand il me disait “Hey el’grrros!” Il devait avoir le transfert pour terminer sa sentence au Canada mais une couple de semaines avant son transfert il a été avisé que son transfert avait été annulé parce qu’on devait l’amener à la Cour pour qu’il témoigne contre quelqu’un d’autre.

John n’était pas content. Il a refusé d’y aller et on l’a mis dans le trou. Il y a passé un bon (plutôt long) moment. Pendant ce temps des gens disaient qu’il était un délateur bla, bla, bla…

Il a fini par ressortir mais il a dû rester 18 mois de plus en prison. Il a fait des plaintes et écrit au consulat car on n’est pas supposé annuler un transfert comme ça. Ce sont des ententes politiques. Mais quand est-ce que le gouvernement fédéral a pris la défense d’un individu?

J’ai des nouvelles de John depuis l’été dernier. Il est de retour dans la région de Montréal, je ne sais pas trop où. On s’écrit parfois sur facebook. Il a beaucoup de difficultés à se faire à la vie outre clôture.

Dernièrement il m’a envoyé un message par erreur. Il se plaignait de plusieurs choses et ça se terminait par: « Je veux ravoir ma vie. Je ne peux plus prendre cette merde une journée de plus » (traduit de l’anglais).

Je ne savais vraiment plus quoi faire. Je ne sais pas où il habite. Je ne connais pas sa famille. Et si jamais je fais quelque chose, peut-être que je vais le mettre dans le trouble?

Disons que j’étais inquiet et John avait désactivé son compte facebook.

Je l’ai revu en ligne cette semaine. Il semblerait (car ce qu’il me dit n’est pas toujours clair) qu’il a passé une nuit à l’hôpital dernièrement pour ses « problèmes ». Quand il me parle de sa vie ça semble très difficile. Quand je lui ai offert de l’aide il m’a répondu :

« Je ne crois pas que tu puisses m’aider. Ma vie est entre les mains de Dieu et il l’a délégué à une bande de crisse de caves. » (bunch of fucking morons)

« Je me sens comme un adulte enfermé dans un asile de fou avec un casse-tête pour enfants avec la moitié des pièces qui manquent et je ne suis pas autorisé à quitter avant que j’aie terminé. »

Je lui ai parlé de Benoit, mon gros nounours, qui a beaucoup de difficultés avec la vie après la prison car il ne s’habitue à cette vie folle.

« La vie n’est pas folle. Ya des caves qui la rendent folle. »

« La vie était simple en prison. J’étais seulement responsable de la situation dans laquelle je m’étais mis. »

« Si je savais quand tous ces problèmes se règleraient ça serait plus facile »

Daniel : « Comme une sentence? »

« Exactement… Faire du temps je connais ça… Même quand j’étais dans le trou, j’avais le droit de m’exprimer »

« J’ai perdu 30 livres, je n’ai plus faim, mon estomac n’est qu’un nœud… »

Il semble que son entourage le pousse à faire des choses qu’il n’est pas prêt à faire.

J’avoue que je n’aime pas penser qu’il souffre et qu’il éprouve de la détresse.

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Personnellement j’ai des difficultés mais j’ai tant réfléchi à cette liberté et ce que je voulais faire et, surtout, ne pas faire qu’aujourd’hui je suis très prudent dans mes choix. Benoit travaille comme un fou car son travail l’y oblige et maintenant il est prisonnier de ce mode de vie car il a des paiements etc. Il n’a plus le choix de travailler à ce rythme.

Je prends les choses en douceur et j’apprivoise la vie tranquillement. C’est peut-être ma forme de stress post traumatique? J’ai une peur incroyable de retomber dans ce cycle fou. Quand je me sens poussé ou brusqué, je sens une panique s’emparer de moi. Tout va bien dans ma vie sauf lorsque je sens que le contrôle de ma vie m’échappe. Pour moi c’est ça la prison, ne pas avoir le contrôle.

Bien entendu il y a les petits détails qui restent. Quelques fois la nuit je me réveille avec l’impression que quelqu’un m’envoie la lumière d’une lampe de poche dans les yeux. D’autres fois j’ai l’impression que je ne suis pas seul dans mon appartement, comme si quelqu’un pouvait entrer n’importe quand pour vérifier si j’y suis (comme un compte).

J’ai déjà raconté que j’ai rencontré quelqu’un avec qui j’aime bien passer du temps. Quelques fois on parle de quelque chose et je deviens tout ému comme si chacun de ses petits plaisirs était un événement spécial, une fête, un cadeau qu’on me fait. C’est bizarre comme elle me fait vivre des moments spéciaux. Je suis allé chez elle et elle a fait jouer un CD. La première chanson était I can see clearly now de Holly Cole. Merde, c’était une chanson que je m’étais acheté en prison et que j’écoutais tout le temps. Elle m’a montré quelques livres qu’elle avait écrits et j’en ai ouvert un. J’ai lu quelques mots qui m’ont bouleversé : “mes premières fois ». C’est quelque chose à laquelle j’ai tant songé ces dernières années. Cette opportunité de vivre à nouveaux toutes ces premières fois. La promesse que je me suis faite que je ne deviendrais pas blasé de tous ces petits privilèges.

AJOUT:

Cette promesse de ne pas devenir blasé m’oblige à vivre intensément le moment présent, à être conscient de tous ces petits plaisirs qui m’ont manqué. Pourquoi je mangerais une fraise distraitement sans y penser alors que j’y ai rêvé toutes ces années? C’est comme si je reniais qui j’étais, que j’y étais infidèle.

Quand tu me regardes dans les yeux et que tu me souris, j’ai le cœur qui chavire. Je ressens cette connexion à laquelle j’aspirais. Quelque chose de pur et beau.

Quand tu me prends la main pour m’amener dans une autre pièce, je me sens redevenu un adolescent qui a encore toutes ses illusions sur ce qui l’attend. Qui encore s’imagine un futur beau et brillant.

Et pourquoi m’imaginer que les choses pourraient mal se passer? L’important c’est maintenant. Et maintenant je veux vivre ce moment et rien d’autre. Oublier le qui, quoi, quand, comment, pourquoi… pour ne ressentir que l’important. Et l’important c’est ce que je vis et le privilège de le vivre avec toi. À quoi servirait de s’inquiéter de demain à part ruiner aujourd’hui?

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Les gens ne peuvent voir ou comprendre comment on a été changés. On a l’air de gens fonctionnels et on se fait donner des conseils sur ce qu’on devrait faire alors que ce n’est pas aussi simple que de trouver un emploi, s’acheter une voiture, une télévision, une maison etc. Les rayures sont là même si on ne les voit pas.

Oui je sens que je suis endommagé mais d’une façon qui me fait voir et apprécier les belles choses de la vie. Ça rend inconfortable certaines personnes qui me trouvent parfois trop intense mais c’est qui je suis maintenant. Il faut que je lâche prise et laisse vivre cette personne qui a attendu trop longtemps.