À mon arrivée au Canada, on m’a amené au Centre régional de réception. Je dois franchement dire que c’est probablement le temps le plus difficile que j’ai fait en prison. C’est un endroit vraiment fait pour “tester” les détenus pour savoir quel niveau de sécurité sera nécessaire pour leur détention. Il y a quelques détenus pour lesquels c’est facile à déterminer par le genre de crime qu’ils ont fait ou s’ils sont membres de groupes criminalisés etc. D’autres peuvent être en prison pour un crime non violent (fraude fiscale etc.) mais sont peut-être des personnes violentes. Les gardiens semblent faire exprès pour nous traiter comme de la merde pour voir si on va réagir.

Je suis arrivé là en juin et il faisait très chaud. Il n’y a pas de climatisation et il y a le soleil qui arrive dans les fenêtres toute la journée. On ne peut pas mettre de rideau. On passe beaucoup de temps en cellule dont tous les repas. Il y a deux détenus par cellule mais une seule chaise et un petit bureau. Alors pour manger, il y a un gars qui mange assis sur la chaise avec son plateau sur le bureau et habituellement celui qui occupe le lit du bas s’assoit sur le lit et met son plateau sur le coin du bureau. On mange donc tous les deux très près l’un de l’autre.

J’étais avec une personne âgée d’environ 70 ans. C’était un bon gars mais pas propre. Comme il faisait chaud il était toujours en sous-vêtement sans chandail. Pas très joli à regarder toute la journée. Il transpirait beaucoup et avait toujours une serviette autour du cou pour essuyer sa sueur sinon ça dégouttait partout.

Alors quand on mangeait il faisait la chose qui me dérange le plus au monde. Il faisait du bruit en mâchant. Il mangeait aussi un sac de bonbons par jour et je l’entendais sucer ses bonbons toute la journée. En plus son dentier se promenait dans sa bouche quand il mâchait. S’il échappait de la nourriture par terre, il la mangeait et essuyait le plancher avec la même serviette qu’il avait toujours autour du cou. Un jour je lui ai donné mon bol de soupe (on fait beaucoup ça en prison, offrir la nourriture qu’on ne mange pas) en croyant qu’il le viderait dans son bol. Il a pris mon bol, l’a amené à sa bouche et l’a tout bu. J’en ai encore des frissons. Pour finir le tout, il a essuyé mon bol (sans l’avoir lavé) avec la même serviette pleine de sueur et me l’a rendu.

J’y ai passé 95 jours. J’étais en train de devenir fou.

On m’a ensuite transféré au Centre fédéral de formation (CFF, voir photo). C’est la dixième prison par laquelle je suis passé. Comme il y avait des rumeurs que les premiers mois dans les pénitenciers étaient “en double”, j’étais sûr que j’aurais encore à partager une cellule avec quelqu’un. Quand on m’a dit que je serais seul, j’ai presque pleuré. C’était trop beau.

Nous sommes arrivés quatre ce jour-là. On nous a mis dans un pavillon qui venait d’être rénové. C’est le X de droite sur la photo. Nous étions donc seulement quatre dans la “rangée”. Parmi eux il y avait un gars qui était avec moi dans le transfert avec qui j’avais partagé une cellule pendant trois semaines dans l’état de New York. C’était bien car il y avait quelqu’un avec moi qui comprenait par où j’étais passé.

À notre arrivée il y avait plein de choses qui nous ont fait capoter. On nous a donné de vrais ustensiles en métal. Le gardien quittait souvent la guérite et nous laissait seuls. Ça ça nous dépassait vraiment.

Le premier soir je suis allé prendre une marche sur le campus. C’était vraiment spécial. Il faisait sombre. C’était la première fois depuis des années où je pouvais me promener sans sentir qu’on m’observait. J’avais l’impression de me promener dans un parc la nuit. Il y avait des arbres! Je n’avais pas touché un arbre depuis longtemps. La seule prison où il y en avait est celle de Ray Brook (la dernière prison avant notre transfert) mais on n’avait pas le droit de marcher sur le gazon pour les toucher. À la prison où j’ai fait la majeure partie de ma sentence, on n’avait que 5 minutes à toutes les heures pour changer d’endroit. Ils appelaient ça le “5 minute move”. Alors tout le monde sortait en même temps pour se rendre où ils devaient aller. Dans une prison de 1500 personnes, ça fait beaucoup de trafic. À mon arrivée au CFF c’était si paisible. Nous n’étions qu’environ 200 (maintenant plus de 400) et le soir il n’y avait personne car tout le monde a une télé dans sa chambre et y passe donc beaucoup de temps.

Un mois après mon arrivée, le CFF est devenu une prison multi-niveaux et les règles ont bien changé. C’est devenu moins agréable. Quand il y avait seulement des “minimums” c’était plaisant car on sait que les gars qui sont là sont tranquilles. Il n’y avait pas de problèmes. Quand les “médiums” sont arrivés, ça a changé. Il y avait des gars qui avaient été transférés car ils ne “passaient” plus où ils étaient (expression pour dire qu’ils ne pouvaient plus rester pour plein de raisons : dettes, conflits etc.) En plus les autorités de la prison ont ajouté plein de nouvelles règles. La bibliothèque n’était ouverte que lorsqu’il y avait un membre du personnel. On ne pouvait théoriquement plus aller dans les rangées des autres. Il y avait 4 – 5 fois plus de gardiens.

Sur la photo, on voit une piscine mais elle n’est plus là. Il n’y en a plus dans la moindre prison. Une clôture a aussi été ajoutée pour ne pas qu’on puisse s’approcher du mur. Ils ont construit un nouveau bâtiment et lorsque je suis parti personne ne savait encore si ce serait des cellules ou des condos (les condos sont des genres d’appartements où les gens vivent à 5 ou 6 ensemble et doivent préparer leurs propres repas).

Photo courtoisie de Jean-Pierre Bonin