Landslide

Fleetwood Mac

Même si je connais Fleetwood Mac depuis longtemps, le premier souvenir que j’ai de cette chanson en particulier est lorsque j’écoutais un film en prison aux États-Unis.

J’étais dans un dortoir avec deux autres québécois parmi 58 autres détenus de différents pays. Il y avait surtout des gens d’Amérique centrale et des Caraïbes mais aussi des asiatiques (Inde, Chine, Japon, Iran, Philippines…). Nous étions les seuls “blancs non-hispaniques”, étrange définition raciale des américains.

Nous avions une table “attitrée” à nous surtout parce que Claude, le doyen du dortoir, s’arrangeait pour y être assis presque en permanence et aussi par marque de respect de la part des autres détenus.  Comme il n’y avait pas assez de place pour tout le monde, c’était un genre de privilège dont il profitait. Il y avait trois télévisions dans le dortoir mais seulement une en anglais. Les autres étaient en espagnol. Claude avait aussi pas mal le contrôle sur ce qui se passait sur la télé. Ça rendait les choses plus simples. On savait d’avance ce qui serait sur la télé et, la plupart du temps, les choses se passaient bien.

Comme cette prison était dans un trou perdu loin de tout, on ne réussissait pas à capter la radio à l’intérieur. C’était possible à l’extérieur dépendant de l’endroit où on était dans la cour mais c’était surtout des stations country ou religieuses. Les autorités de la prison avaient “réglé” le problème en retransmettant des stations satellites à l’intérieur. Il y avait une couple de stations de musique hispanique, une reggae, une hip-hop et une techno. Rien qui ne m’intéressait vraiment.  Il était aussi possible de s’acheter un lecteur MP3 pour pouvoir écouter la musique de notre choix. On pouvait donc acheter des chansons pour les mettre sur notre lecteur MP3. Le problème était de savoir quoi acheter. Comme on ne captait pas la radio, on ne savait pas trop ce qui se passait dans le monde musical. Je m’étais abonné à Rolling Stone pour connaître les sorties de nouvelles chansons. Ça ma fait découvrir des artistes que je ne connaissais pas comme Adele, Feist ou The Lumineers. J’ai aussi fait des mauvais choix. Il fallait prendre des chances. Il arrivait souvent qu’un gars demande qui chante telle ou telle autre chanson ou quelle est la chanson dans tel film etc.

J’écoutais mon lecteur presque constamment. Ça couvrait le bruit qui était incessant. Les gens dansaient, sifflaient, criaient, chantaient etc. Je peux dire que la musique a sauvé ma santé mentale.

Alors dans ce dortoir il y avait Claude, Kevin et moi. On passait beaucoup de temps ensemble à cette table. Moi je n’écoutais pas tellement la télévision. J’étais abonné à beaucoup de magazines (aux États-Unis beaucoup de magazines ne coûtent que 4$ par année) et j’achetais des livres sur tous les sujets. J’écrivais aussi de longues lettres. J’écoutais la musique et je n’entendais donc pas beaucoup de quoi Kevin et Claude parlaient. D’habitude cela avait rapport avec ce qui se passait sur la télé je crois. En fait je préférais rester à mon lit car les tables étaient vraiment près les unes des autres et c’était toujours compliqué de s’installer ou de partir. Il y avait aussi le problème du nombre de chaises. À mon lit je me faisais un bureau avec les deux boîtes qu’il y avait sous mon lit pour pouvoir écrire. Ce n’était pas très confortable car le lit au-dessus du mien m’empêchait de m’asseoir droit. J’étais toujours courbé.

Lorsque Kevin est parti, je me suis retrouvé seul avec Claude. Il m’appelait donc souvent pour que j’aille écouter la télé avec lui. Daniel! Daniel! 🙂 Je crois que ça le stressait d’être seul devant la télé car cela devenait plus difficile pour lui de contrôler ce qui s’y passait. Il ne voulait pas non plus que quelqu’un d’autre vienne s’asseoir avec lui. J’ai donc passé le reste de la sentence de Claude avec lui à cette table. Cela lui faisait du bien. Il avait déjà passé 17 ans en prison. Lorsque lui aussi est parti je me suis retrouvé seul jusqu’à mon transfert. Cela se passait bien car ce qui se passait sur la télé ne m’intéressait pas du tout. “Ils” pouvaient bien en faire ce qu’ils voulaient.

Pour en revenir à Landslide, à chaque fois que je l’entends, je pense à nous trois en train d’écouter les films que les autorités avaient loués pour nous. Si on entendait une bonne chanson, on essayait de trouver ce que c’était et si on n’y arrivait pas, on écoutait le générique au complet pour trouver le nom de la chanson. C’était comique de nous voir en train de fixer la télé qui était à dix pieds dans les airs à essayer de lire les minuscules caractères du générique. Pourquoi est-ce que c’est écrit aussi petit et qu’ils attendent la fin pour nous les montrer? 

Claude et Kevin, si vous lisez ceci, sachez que je ne vous oublierai jamais et que je remercie la vie d’avoir mis des gens aussi généreux sur mon chemin.