Je croyais avoir vécu toute ma vie dans le monde « normal ». Mes parents travaillaient au gouvernement, je suis allé à l’école privée, j’ai fait des études universitaires et la région d’où je viens m’a très peu mis en contact avec d’autres cultures. J’ai moi-même été professeur de CEGEP, fonctionnaire au gouvernement et consultant pour des grandes firmes. Je savais que d’autres personnes ne vivaient pas les mêmes choses que moi mais c’était comme on dit: « loin des yeux, loin du cœur ». Je ne jugeais personne mais ça ne me touchait pas tellement.

Lorsque je suis arrivé en prison à Rivières-des-Prairies j’ai eu un choc. Premièrement j’ai rencontré beaucoup de gens ayant une ethnie et une culture différente de la mienne. Ça c’était le côté intéressant. Par contre j’ai aussi rencontré beaucoup de misère. Ce n’est pas tout le monde qui avait bénéficié des mêmes privilèges que moi. Après une couple de semaines dans le secteur, les détenus m’ont demandé d’être sur le comité. J’étais prêt à faire certaines choses mais pas de la discipline. Il y avait un « président » pour ça. C’était beaucoup de travail. Il fallait que je fasse une réunion à tous les soirs pour les nouveaux pour expliquer les règles du secteur. En français et en anglais. Comme les gardiens n’entraient jamais dans le secteur c’est moi qui avait l’inventaire des papiers de toilette, savon, rasoir, brosse à dent, détergent, formulaires etc. J’aidais aussi les gens avec certains problèmes comme quel formulaire remplir pour obtenir des choses, comment faire entrer des vêtements de l’extérieur etc.

Comme il y avait beaucoup de gens qui ne savaient pas écrire, je remplissais les formulaires pour eux. Un jour, un gars est venu me voir pour ajouter sa mère et sa grand-mère maternelle sur sa liste de visite. Il fallait qu’il me donne tous les renseignements les concernant. Le nom de famille de sa mère était le même que le sien. Je lui ai demandé pourquoi il n’utilisait pas aussi le nom de son père. Il m’a dit que personne ne savait qui était son père. Mais sa grand-mère maternelle aussi avait le même nom que lui et il m’a expliqué que sa mère ne savait pas non plus qui était son propre père. Des choses comme ça nous font comprendre qu’il y a des gens qui ne l’ont pas eu facile dans la vie. Je sais qu’il y en a qui diront que ce n’est pas une excuse et qu’il y a des gens qui réussissent à s’en sortir. Moi je dis bravo à ceux qui s’en sont sortis. Par contre je trouve pas mal hypocrite de la part de ceux qui ont été élevés dans la ouate de dire des choses du genre. S’ils avaient été dans la même situation, est-ce qu’ils auraient réussis à s’en sortir? Quand tu ne l’as pas vécu, c’est bien facile de juger. Je m’excuse mais ça me fâche.

Lorsque je suis arrivé à la prison fédérale aux États-Unis j’ai aussi découvert un autre monde. Il y avait des gens de tous les pays. J’ai déjà expliqué que c’est parce que j’étais dans une prison privée et qu’il ne peut pas y avoir d’américains dans une prison fédérale privée. J’ai appris beaucoup sur les autres cultures et surtout sur les hispaniques (ceux d’Amérique, je n’ai rencontré qu’une seule personne d’Espagne) car ils représentaient au moins 70% de la population. J’espère qu’on n’interprétera pas ce que je vais écrire dans les prochaines lignes comme quelque chose de raciste.

Ce que j’ai pu remarquer est que ces gens sont très généreux. Quand un « latino » arrivait, une heure plus tard sa boîte était pleine de vêtements, sandales pour la douche, de la nourriture etc. Quand j’y suis arrivé, ce sont des latinos qui m’ont offert des choses, les québécois n’étaient pas aussi généreux. Je ne me plains pas, je suis québécois moi aussi et je n’étais pas plus généreux que les autres auparavant.

Il y avait une bibliothèque qui était ouverte tous les jours de 8h00 à 21h00. C’était toujours plein. Les gens étudiaient toutes sortes de choses. Il y avait des CD pour apprendre les langues, des cours sur tous les sujets sur DVD, plein de livres sur les affaires, la psychologie, l’informatique etc. Les gens étaient très motivés. En plus il y avait une école avec six classes qui étaient toujours pleines aussi. C’étaient les détenus qui donnaient des cours sur les affaires (plan d’affaires, entrepreneurship, commerce international…), le GED (équivalent diplôme d’études secondaires), l’espagnol, la musique etc. Moi je donnais des cours de français et d’informatique (nous n’avions pas d’ordinateurs…) J’avais beaucoup d’admiration pour ces gens qui essayaient de profiter de leur temps en prison pour s’améliorer.

À la prison fédérale canadienne où j’étais (Centre fédéral de formation) la bibliothèque n’était ouverte qu’un soir par semaine et elle était très peu fréquentée. Il est vrai que la qualité des livres offerts n’y était pas.

Toutes ces années j’ai été mis en contact avec une autre réalité. Présentement je suis en recherche d’emploi et je remarque que les gens que je serais amené à côtoyer, si jamais je me retrouve un emploi en informatique, font partie de mon ancien monde. Quand je rencontre des gens de ressources humaines, jamais ils ne leur viendraient à l’esprit de me demander si j’ai un dossier criminel car dans « notre monde » ça ne se peut pas. Les gens qui ont dossier font partie de cet autre monde parallèle et par définition, deux parallèles ne se croisent jamais.

Et moi, j’en suis rendu à réfléchir à tout ça, de quel monde je suis maintenant? Il me semble que je ne suis pas à ma place. Je rencontre rarement des gens qui comprennent qu’il y a autre chose dans le monde que ce qu’on nous montre à la télévision, des gens qui peuvent voir la misère et la beauté du monde.

Est-ce que je suis seul comme ça? Qui trouve qu’on parle trop de la Commission Charbonneau, le pont Champlain et La Voix (Star Académie ou Occupation double, je ne sais plus trop ce qui se passe sur la télé) et qu’on oublie l’important? Et c’est quoi l’important?