J’ai déjà parlé de Michal. C’est un gars avec qui je m’entendais bien en prison. Il avait vécu le communisme en Pologne et s’était poussé avant que le “mur” soit tombé. Il avait habité dans plusieurs pays avant de finir à Montréal. Il était le genre de gars bohème qui avait plein de trucs à raconter. On s’entendait bien car il aimait apprendre sur tous les sujets.

Lorsque je suis sorti de prison j’ai réussi à trouver à quelle prison il était et je lui ai écrit. Je sais à quel point c’est important. Je sais qu’il n’a aucune famille en Amérique. Il avait une sentence de plus de 11 ans (une histoire folle) et je savais qu’il n’avait pas de visites (j’en avais peu moi aussi, moins d’une fois par année) et lorsqu’il m’a écrit qu’une amie de Montréal avait pris la peine de se déplacer jusqu’en Géorgie pour le voir, ça m’avait viré à l’envers. J’imaginais ce que ça représentait pour lui et comme j’aurais voulu le faire pour quelqu’un.

Tout ce que je pouvais faire, c’était lui écrire et l’abonner à des magazines. Je sais à quel point ça change la journée de quelqu’un en prison de recevoir du courrier ou des magazines. Dans mon cas, ça m’a aidé beaucoup. Je me suis inscrit à des sites de « rencontres » et je me suis abonné à beaucoup de magazines (ça ne coûte pas cher aux États-Unis, j’en recevais 50 par mois). J’achetais aussi beaucoup de livres. Je préférais nourrir mon cerveau que de m’acheter des cochonneries sur la cantine, la prison me « nourrissait » gratuitement.

Cette semaine j’ai reçu une lettre de Michal. Sa sentence se terminait en août mais il devait passer par une prison d’immigration pour être déporté. Il m’écrivait qu’il avait eu à donner le nom et les coordonnées de cinq canadiens pour obtenir le passeport temporaire pour revenir au Canada. Il s’excusait d’avoir utilisé mon nom pour le faire. Il a eu beaucoup de problèmes avec les procédures mais on s’attend à ça lorsqu’on fait affaire à des fonctionnaires fédéraux.

Tout ça me bouleversait. Lorsque j’ai été transféré (pas déporté), il a fallu que je donne le nom de deux canadiens qui ne faisaient pas partie de ma famille. J’en ai été réduit à utiliser le nom de la blonde de mon père (qui m’avait rendu visite deux fois en prison) et le nom du voisin de mon père que je connaissais depuis que j’étais enfant. Je n’avais personne d’autre.

Aujourd’hui il m’appelé. Il est arrivé hier soir à Montréal. La première chose qu’il m’a dite? Il s’excusait d’avoir utilisé mon nom pour sa déportation.

J’ai failli me mettre à pleurer. Je me reconnais trop. Trop de gens nous ont laissé tomber, on a l’impression qu’on dérange, qu’on ne mérite pas la gentillesse des gens.

Je le vis encore aujourd’hui. Je dois aller à la messe anniversaire des funérailles de mon père ce dimanche. Ce n’est pas mon genre de truc mais j’y vais surtout pour ma sœur, je sais que c’est important pour elle. Ma copine m’a dit qu’elle voulait venir avec moi. Ça me mélange un peu même si on va voir ses parents, sa famille ou ses amis depuis des semaines.

Ma sœur m’a demandé si on voulait aller pique-niquer avec eux. Dans le fond, ça me tente beaucoup, j’adore mes neveux et nièces et j’aimerais les voir et il n’y a pas beaucoup d’occasions pour le faire. Ma copine me demandait si je voulais aller à ce pique-nique et je n’arrivais pas à le dire. Je sais que c’est con mais j’avais peur de déranger.

Je sais aussi que agir comme ça peut taper sur les nerfs des gens. Il faut que je m’affirme plus. Je me croyais “normal” mais il y a toujours des choses qui me rappellent que je ne le suis pas.

Par contre, j’ai hâte de voir Michal. On avait toujours du plaisir ensemble 😉