C’est un billet que j’ai le goût d’écrire depuis longtemps mais ça m’intimidait d’aborder un sujet qui me touche tant sans avoir le talent qu’il mérite. Trouver les mots pour traduire ce que je ressens est difficile car c’est comme une insulte aux belles choses qui ont inspiré ces émotions.

Lorsque je suis arrivé au county jail aux États-Unis, les gens me demandaient d’où je venais. Je répondais toujours Québec. Parce que c’est ce que je suis: un québécois. Je n’avais jamais pris le temps d’y songer.

Malheureusement les gens que je rencontrais n’avaient aucune idée de ce qu’était le Québec et souvent, quand je leur disais que j’étais canadien, ils me répondaient que ça ne se pouvait pas car je parlais français. Les gens des autres provinces se définissent pourtant comme canadiens, pas comme ontariens, albertains etc. Pas moi, je suis québécois.

Ce n’est pas que j’aurais eu honte de dire que j’étais canadien. Le Canada est un beau pays et j’aime les canadiens anglais. Mais il faut se rendre à l’évidence, ces gens ne semblent pas venir du même pays que nous.

C’est lorsqu’on est loin de son chez soi qu’on découvre que ce chez soi nous manque. Quelques fois on va ailleurs pour voir si on y est et on se trouve.

En temps normal je n’écoute pas beaucoup la musique québécoise. Je trouve qu’on nous l’impose trop. Lorsque les médias découvrent un nouvel artiste, il est soudainement partout. Suis-je le seul à être fatigué de voir Marie-Mai (et pourtant je n’ai pas la télé, le journal et n’écoute à peu près jamais la radio)?

Lorsque je suis arrivé à cette prison de comté, je n’avais pas de radio. On n’avait pas de musique. Ça me manquait horriblement. Si j’étais seul dans la cour (un genre de petit entrepôt sans fenêtre), je me mettais à chanter (entre autres) Dans la prison de Londres, Harmonie du soir à Chateauguay et surtout En montant la rivière. Les paroles qui me touchaient (qui ne sont peut-être pas les bonnes, il semble y en avoir beaucoup de versions) :

Ah! qu’il serait doux d’avoir un baiser d’elle
mais encore plus doux de dormir avec elle
et de me réveiller près d’elle

Me réveiller près d’elle, un espoir fou qui m’a aidé à survivre. Me réveiller au Québec, mon pays, me réveiller chez moi avec toi.

Après 15 mois dans cet endroit sans fenêtres je suis finalement arrivé à Moshannon Valley Correctional Center où il y avait d’autres québécois. Ça me faisait du bien de voir des gens de mon “pays”, de chez moi.

Dans cette prison il y avait une bibliothèque qui n’était pas grande mais qui avait un nombre étonnant de livres en français. Il y avait même un livre de San-Antonio! Mais ma découverte a été une compilation de poèmes québécois qui contenait Speak White, un poème qui me bouleverse. J’avais déjà vu, plusieurs années plus tôt, la prestation de Michèle Lalonde sur youtube qui m’avait renversé. C’était beaucoup d’émotion de relire ces mots et de me souvenir de la musicalité de cette performance. Toute cette oppression que le peuple québécois a subi dans l’histoire, elle me touchait tellement plus maintenant que j’en subissais une forme moi aussi.

Et ces derniers mots, qui me tuent encore, répondant à l’oppresseur qui “poliment” demande How do you do?

we’re doing all right
we’re doing fine
we
are not alone

nous savons
que nous ne sommes pas seuls.

On voit toute la lassitude dans son regard. Cette frustration contenue et l’envie de la crier. Comme je comprenais ces mots.

Pas seuls, merde! Deux mots si lourds de signification. Deux mots qui ne sont en fait qu’un espoir fou, l’espoir qu’ils soient vrais. Car n’est-ce pas ce à quoi nous aspirons tous, ne pas l’être? Jusqu’à ce que la plupart d’entre nous abandonnent. Jusqu’à ce que la plupart d’entre nous se “contentent” de relations où ils sont seuls, qu’ils se contentent de vivre une comédie à ne pas être qui ils sont, qu’ils cachent ou taisent leur vulnérabilité par peur…

En dissimulant notre vraie nature, est-ce qu’on se condamnerait à cette solitude? Ma vraie peur, c’est de m’y condamner à nouveau en n’étant pas moi-même.

* * * * * * *

J’ai rencontré des gens qui avaient visité le Québec et certains d’entre eux se plaignaient d’avoir été mal servis dans un restaurant ou un commerce parce que la personne qui y était ne leur avait pas parlé en anglais. Ces gens ne comprenaient pas qu’au Québec ils étaient dans un autre pays. Ce n’est pas tout le monde qui parle anglais et les gens plus âgés qui ont vécu sous l’oppression des anglais ont tendance à être moins amicaux envers les anglophones (dans les années 50 ou 60 les gens pouvaient perdre un emploi s’ils ne parlaient pas anglais même s’ils n’en avaient pas besoin pour leur travail parce que souvent leur patron ne parlait qu’anglais). Ma mère travaillait dans un bureau de poste et ne répondait pas aux touristes s’ils ne s’efforçaient pas de dire au moins quelques mots en français (Bonjour, merci, s’il vous plait).

Lorsque je suis revenu au Canada pour y terminer ma sentence, des gardiens québécois sont venus nous chercher dans l’état de New York. Les gardiens étaient bien sympathiques. Il y avait six détenus qui allaient à Montréal et cinq qui allaient à Kingston, Ontario. On faisait une fouille à nu devant des gardiens et ensuite on se faisait mettre le kit de menottes par des gardiennes (deux jolies blondes). Il fallait donc qu’elles nous touchent la taille pour y mettre une chaîne etc. Les gars étaient tout excités. Les ontariens voulaient soudainement venir avec nous. Ces vrais que les québécoises sont beaucoup plus jolies que les américaines/ontariennes.

Je suis arrivé au Québec et c’était le printemps érable, la commission Charbonneau, Luka Magnotta. Mon pays avait bien changé pendant mon absence mais je le reconnaissais encore, il avait été fidèle à lui-même.

Oui Québec, tu m’avais manqué

Je te retrouve

J’ai retrouvé mes gens

je me retrouve

Je suis chez toi

je suis chez moi

Le matin je me réveille avec toi

content que ce ne soit pas qu’un rêve.