J’ai rédigé ce poème après 53 jours de prison à Rivière-des-Prairies (RDP). J’étais fatigué car on m’avait demandé d’être sur le comité et que j’y étais le seul (nous étions deux sur le comité) qui parlait français. L’anglais de l’autre gars n’étais pas fameux non plus et les gens préféraient venir me parler plutôt que d’être pris dans un malentendu avec l’autre.

Les gens arrivent à RDP et ne savent pas quoi faire, comment inscrire des gens sur leur liste de visite, comment faire entrer des vêtements (la prison de fournit pas de vêtements), comment recevoir de l’argent, comment ils doivent se comporter, comment recevoir une diète religieuse spéciale etc… Tout le monde a besoin d’aide.

Bien entendu il fallait que je règle tous les conflits entre les détenus, les dettes qu’ils ont entre eux et tous ces enfantillages.

Les gardiens me demandaient de voir à tout ça car leur sauve beaucoup de travail. Il y a donc beaucoup de diplomatie à exercer pour ne pas devenir délateur mais, en même temps, il faut s’arranger pour que les gardiens comprennent que des actions doivent être entreprises avant que ça dégénère tout en ne leur révélant pas le fond de l’histoire.

Il a donc fallu qu’il s’établisse une relation de confiance avec les gardiens pour qu’ils sachent que je ne demandais pas des choses pour mon profit personnel mais plutôt pour la sécurité de tout le monde. Si je leur disais qu’il fallait transférer quelqu’un ailleurs, il fallait qu’ils comprennent que ce n’était pas parce que je n’aimais pas la personne mais que, “peut-être”, cette personne avait des dettes de drogues avec quelqu’un d’autre et qu’il était préférable que le transfert se fasse vite.

Il était aussi important d’avoir la confiance des autres détenus pour qu’ils se sentent à l’aise de tout me dire. Ils savaient que je ne répéterais pas ce qu’ils me disaient.

J’avais aussi mes problèmes et ça devient fatiguant d’avoir de l’empathie pour des gens qui sont en prison depuis un jour et disent s’ennuyer de leur femme en pleurant.

C’était en juillet et l’été à RDP c’est l’enfer. Il fallait que je lave mon oreiller à tous les 3-4 jours car je suais tellement qu’il puait.

Si j’avais su que je serais finalement 2272 jours en prison, je ne sais pas ce que j’aurais écrit.

 

Incommensurable éternité et solitude de l'intérieur des murs

Déjà 53 jours dans l’oubli
Encore une quinzaine d’inconnus à ma cellule
Comme si j’étais un éternel puits
Moi qui dans l’univers n’est qu’une pustule

Un éponge qui absorbe et étreint
Le malin et le bien qui l’entourent
Qui me laissent le soir éteint
Dans cette jungle telle un four

Mon âme à jamais effacée
Par quoi sera remplacée?
Il me reste tout et rien
Est-ce un mal ou un bien?

Un faux pas me perdra
Un faux pas m’absoudra
L’immobilité à coup sûr perdra
Ce moi que je ne connais pas

Sûrement le 54e jour arrive
Encore le lot de certitudes
Dans ces jours qui se suivent
Encore le lot d’incertitudes
Parmi ceux qui survivent