Lorsque j’étais à la prison de comté j’ai rencontré un autre canadien. C’était le canadien anglais typique (comme les américains aiment les décrire): il disait Hey? tout le temps et était très poli et respectueux. Ça faisait changement des “trailer trash” que j’y rencontrais normalement. Il était un peu plus vieux que moi et on s’entendait bien.

L’histoire qu’il m’a racontée était assez spéciale. C’était dans les années où les banques américaines vous faisaient un chèque avant que vous ayez fini de dire SVP. Il faisait partie d’un groupe de gens qui avait le projet de bâtir un monorail dans New York. Une banque leur avait prêté des dizaines de millions de dollars qui sont disparus. Un gestionnaire aurait investi ces fonds dans des trucs qui n’ont pas été très profitables.

Il y a eu des accusations au civil et Daniel avait été acquitté mais pas ses “associés”. Ce serait un d’entre eux qui aurait utilisé ces fonds pour son propre profit. Daniel est revenu au Canada et, peu de temps après, appris qu’il avait un cancer.

Il vivait en Ontario près de Niagara et venait se faire soigner à Buffalo. Un jour il s’est fait arrêter à la frontière parce qu’il y avait un mandat américain contre lui.

Il a donc été en prison avec moi pendant des mois. Son cancer était très avancé et il était très malade. Il était toujours gentil et on discutait beaucoup de la vie etc. Il était un peu trop ésotérique à mon goût mais on se respectait beaucoup. Il me parlait beaucoup de sa femme, de ses filles et de ses petits-enfants.

Son histoire est vraiment typique de ce que les américains peuvent faire. Il était sur le point de mourir et on lui a offert un “deal”. On le laissait partir mourir chez lui s’il plaidait coupable.

Il était prêt à le faire. Il voulait mourir près de sa famille, les voir une dernière fois. Mais à chaque fois qu’il se présentait à la Cour, le procureur demandait un délai car il ne savait même pas de quoi l’accuser. Le juge était sensible aux problèmes de Daniel et aurait dit au procureur que la prochaine fois, prêt ou non, il le laisserait partir.

La dernière fois où j’ai vu Daniel c’était la veille de son départ pour la Cour. Il m’a dit qu’il ne reviendrait probablement pas. Les départs pour la Cour se faisant habituellement très tôt, je ne l’ai pas vu avant qu’il parte le lendemain.

Comme il n’est pas revenu, j’ai deviné qu’on l’avait laissé partir sans l’accuser. On est toujours content quand ça arrive même si on est triste de se retrouver seul. Lorsqu’on est en prison on est constamment confronté à ça: la joie de voir ses amis être libérés et la tristesse de savoir qu’on ne les reverra jamais. Je lui ai écrit une lettre chez lui pour avoir de ses nouvelles.

Quelques semaines plus tard j’ai reçu une lettre. L’écriture sur l’enveloppe semblait féminine. Lorsque je l’ai ouverte une photo est tombée, une photo de Daniel un peu officielle. Ça me fait encore mal quand j’écris tout ça. C’est trop d’émotions: de la rage, de la tristesse, de l’incompréhension… Ce n’est pas de la tristesse pour moi mais je pense à sa famille; comme tout ça peut paraître injuste, stupide, futile…

C’était la femme de Daniel qui m’écrivait. J’avais l’impression de la connaître tellement il m’avait parlé d’elle. Il l’aimait tellement sa high school sweetheart. Quand quelqu’un nous parle de sa femme de cette façon on en devient un peu amoureux, on ferait n’importe quoi pour la protéger.

Colleen m’écrivait pour me dire que Daniel était décédé après quelques semaines chez lui. Ce qu’il m’avait dit d’elle était vrai, malgré tout ce qu’elle vivait, elle a pris le temps de m’écrire quelques mots gentils. Elle m’a raconté que Daniel parlait souvent de moi et avait toujours quelque chose de gentil à dire à mon propos. Elle finissait sa lettre d’une façon si triste: “Au moins j’ai eu la chance qu’il me soit rendu quelques semaines avant qu’on me l’enlève à nouveau.”

C’est drôle comme on pense que les gens en prison sont des durs qui n’ont pas de cœur. Quand je montrais cette lettre à d’autres gars qui n’avaient même pas connu Daniel, plusieurs se mettaient à pleurer.

C’est peut-être parce que lorsqu’on fait du temps en prison, on ne pense qu’à lorsqu’on sera libéré. Lorsqu’on imagine qu’on ne pourra être libre que quelques semaines, c’est vraiment difficile. Depuis ma sortie il m’est arrivé quelques fois en faisant du vélo des moments où j’aurais pu avoir un accident. C’est bizarre comme des gens disent qu’ils voient leur vie passer devant leurs yeux. Moi ce que j’ai eu c’est un sentiment de panique: “Non je ne peux pas mourir maintenant, pas après avoir vécu tout ça. Je ne peux pas être passé au travers de tout ça pour rien.”

C’est dans des moments comme ça que je me dis qu’il faut que je fasse des changements dans ma vie. Je ne suis malheureusement pas libre. Je fais encore ce qu’on m’impose, je ne peux pas être moi. Le moi que j’ai cherché à découvrir pendant ces années d’isolement et que j’ai appris à apprécier.