D’abord une petite mise en situation.

Dans le secteur de la prison américaine où j’étais il y avait trois télévisions. Une en anglais et deux en espagnol. C’était pas mal la seule chose qu’on avait à faire, regarder la télé. Moi je lisais beaucoup mais ce n’est pas tout le monde qui le faisait. Pour entendre les télévisions il fallait syntoniser la station qui correspondait à la télé sur notre radio.

18NRhLes stations hispaniques ne sont pas aussi respectueuses des femmes que les stations du Québec. Par exemple les femmes qui “lisaient” les nouvelles étaient derrière une table en verre ou debout et portaient des robes fendues qui nous faisaient voir de longues jambes.

Dès le lever il y avait une émission sur une des télévisions où on voyait des filles en bikini qui dansaient sur la plage. C’est donc ce qu’on “regardait” (franchement pourquoi regarder les autres télés?) en attendant que ce soit notre tour pour aller manger. Ce qui était drôle c’était qu’il y avait souvent des groupes de musiciens mexicains: des petits gros mexicains avec chapeaux de cow-boy et accordéons. Ça fittait pas avec les filles pantoute.

Au retour il y avait les émissions habituelles du matin mais bien entendu encore avec des femmes vêtues de façon révélatrice. Comme on peut le voir dans le vidéo suivant souvent les hommes sont quelconques et habillés sobrement. Il y avait une émission la fin de semaine pour parler de sport où les animateurs portaient des vestons-cravates et les femmes étaient en bikini.

 

Franchement ces femmes sont jolies mais je regardais en passant sans mettre le son car elles m’étourdissent quand elles parlent.

C’était comme ça pas mal tout la journée. L’extrême était l’émission El gordo y la flaca (le gros tas et la mince) avec un homme qui invitait des femmes dans le bain tourbillon avec lui. C’était ridicule.

https://youtu.be/656tm24OZiU

Dans l’après-midi il y avait un genre d’émission où un paquet de gars et filles essayaient de gagner en se “matchant”. Je ne comprenais pas trop comment ça fonctionnait mais il y avait des filles qui dansaient après des poteaux etc. Ça se frenchait à qui mieux mieux. Les gens (hommes inclus) n’étaient pas très habillés. Genre Occupation double avec des gens plus intelligents. 😉

En attendant qu’on nous appelle pour le souper on écoutait la météo mais c’est bizarre car on n’avait aucune idée du temps qu’il ferait quand c’était fini. Par contre on savait qu’on avait plus chaud.

Le dimanche soir il y avait une autre émission très appréciée, un concours de beauté pour les latinas. Le petit juge aurait fait passer Liberace pour Monsieur testostérone.

Nous vivions donc 61 gars ensemble à voir ce genre de choses toute la journée. Même si ce n’est pas très respectueux envers les femmes, ça use. On était 61 gars qui n’avaient pas eu de sexe depuis des années. On ne pensait qu’à ça et on ne parlait que de ça. Chaque gars a des histoires à raconter sur ce qui lui est déjà arrivé ou sur ce qu’il compte faire en sortant.

J’avoue que ça fait longtemps que je pense à écrire ce billet mais que j’hésite car ce n’est pas un sujet que les gens de ma génération sont habitués de parler aussi ouvertement. Ce sont des choses très personnelles que je révèle.

Le seule soupape est la masturbation mais dans le dortoir où j’étais il n’y avait qu’un endroit pour faire sauter le bouchon. Pour se drainer la grosse veine, c’était la douche. Heureusement il y avait des rideaux. Peut-être certaines personnes peuvent réussir à vivre sans sexe mais je dois avouer que sans ça, je ne peux plus penser correctement. Le plus gênant c’est lorsque je me réveillais la nuit avec une gigantesque envie d’uriner mais bandé comme un arc. Ça fait mal d’attendre de débander quand tu as vraiment envie et que tu ne veux pas te promener comme ça devant tout le monde.

Il fallait que je me soulage plusieurs fois par semaine dans la douche. J’ai donc été des années à faire ça le plus vite possible avec la peur de me faire surprendre, avec des gens qui parlent juste à côté ou qui me posent des questions. Merde! C’est pas une vie ça. 🙂

J’ai déjà vu une entrevue d’un gars qui était entré en prison à 20 ans et était sorti à 35 ans. Il a expliqué que c’était difficile car il regardait les femmes de 20 ans avec les yeux d’un homme de 20 ans alors qu’il en avait maintenant 35. Ça lui a attiré toutes sortes de commentaires pas plaisants. Il a eu une période d’adaptation.

Je savais, quand je suis sorti de prison, qu’il ne fallait pas que je m’imagine avec une jeune femme. C’était quand même difficile au début d’évaluer l’âge des femmes que je rencontrais. Je ne savais pas trop de quoi avait l’air une femme de mon âge. Je m’habitue et je rencontre des femmes de mon âge qui m’attirent.

Pour ce qui est de l’homosexualité en prison je n’ai personnellement rien vu. J’ai entendu parler de deux gars d’un autre secteur qui se sont fait surprendre par un gardien. Aux États-Unis ce n’est pas comme au Canada, ce n’est pas permis. Toute forme de sexe entre deux personnes est considérée comme un viol. Il y a une logique derrière ça: personne ne peut dire que l’autre personne “voulait”. Les deux gars qui se sont faits prendre sont allés dans le trou et ont ensuite été transférés dans des secteurs différents. J’ai vu des transsexuels (ou transgenres je ne sais plus le terme exact) dans presque toutes les prisons où j’étais. Il y avait des gens qui faisaient des commentaires entre eux mais, dans les faits, ça ne dérangeait personne.

À la prison de Rivière-des-Prairies j’ai connu quelques homosexuels et ils n’avaient habituellement pas de problèmes sauf que s’il y avait un problème qui n’avait rien à voir avec leur orientation sexuelle, ça risquait de revenir sous cet angle. Par exemple il y avait un gars dans mon secteur qui se disait gai et fier de l’être mais qui se chicanait avec tout le monde pour plein de raisons. Ce gars-là est passé par plusieurs prisons et secteurs car il y avait toujours quelqu’un qui partait une rumeur à son propos (il abuse des enfants, il a voulu m’enculer etc.) Un autre gars est arrivé dans notre secteur et des rumeurs ont commencé à circuler. Des gens disaient que des détenus d’un autre secteur le connaissaient et qu’il était “homo” bla bla bla. Un soir le gars s’est planté debout devant la télé et a dit: “il y a des rumeurs comme de quoi je serais gai. Eh bien, c’est vrai, je suis gai. Si quelqu’un a un problème avec ça, qu’il vienne m’en parler”. Les gens l’ont applaudi et personne n’en a reparlé par la suite.

À mon retour au Canada j’ai connu un gars qui était ouvertement homosexuel. Il était avec moi au Centre régional de réception (CRR), au Centre fédéral de formation(CFF) et à la maison de transition. Il y a une chose que j’admirais de lui. Il était plus vieux que moi un peu, il venait d’un petit village du Nouveau Brunswick  et en a vécu des pas faciles. Pourtant ce gars-là n’a jamais reculé devant qui que ce soit. Il était coiffeur au CFF et pouvait dire à quelqu’un qu’il ne lui coupait pas les cheveux parce qu’il ne l’aimait pas.

Quand on était à la maison de transition il m’a raconté avec qui il avait eu des relations en prison. Il y avait des gars que je savais mais je doutais des autres. Mais j’ai entendu parler de ça, des gars qui ne se définissent pas comme homosexuels mais qui, faute d’autres choix, ont des relations homosexuelles en prison. Certains gars se feront faire des pipes car ils disent que c’est la même chose que de se le faire faire par une femme. Peu importe leurs arguments s’ils sont heureux avec leur décision.

Pour moi une relation sexuelle c’est avoir une relation intime avec quelqu’un. Si je veux seulement me vider les couilles, je n’ai besoin de personne d’autre pour ça et il y a beaucoup moins d’inconvénients quand on le fait seul.

Ce qui me manque ce n’est pas le sexe. Ce qui me manque c’est de le partager avec quelqu’un.

AJOUT (2014-08-30): Lorsque je suis arrivé au Centre Régional de Réception je venais de passer 5 ans en prison dont quatre aux États-Unis. Les seules femmes que j’avais vues étaient les gardiennes et ces américaines sont loin d’être belles. À la Réception on rencontre une infirmière dès les premiers jours pour faire un premier examen, discuter de nos besoins etc. Moi j’ai rencontré une jolie infirmière qui portait une jupe courte pas mal. Ça me rendait distrait un peu . Mais là où je suis devenu tout mélangé c’est lorsqu’elle s’est assise derrière son bureau pour “jaser”. Elle a mis ses deux pieds sur le bureau face à moi. Je ne savais plus où regarder! J’avais envie de crier: “Mais à quoi tu joues? Tu veux me rendre fou?” C’était bizarre ce déchirement entre être content de voir de belles jambes et la douleur que ça me faisait.

Ça me rappelle les fois où il y avait une gardienne qui portait un parfum qui sent bon. Ça ramène plein d’émotions joyeuses suivies du désappointement de ne plus être capable d’en profiter.