Au cours des années il m’est arrivé de me demander si je perdais contact avec la réalité. Je me retrouvais dans une conversation qui ne faisait tellement pas de sens que je doutais de ma santé mentale.

Je me souviens d’un jour où j’ai eu une rencontre à Québec avec le procureur américain ainsi que l’enquêteur américain au dossier. Ces gens savaient que je connaissais un banquier des Bahamas et ils voulaient “négocier” quelque chose.

J’avais dit à mon avocat (Me Régal Baudruche) que je ne voulais pas les rencontrer mais il a quand même arrangé un rendez-vous. Il m’a appelé un jour en me disant que je ne pouvais pas ne pas venir, que les américains étaient venus de Buffalo pour me rencontrer. Il m’a rassuré en me disant que ça ne m’engageait à rien et que je n’aurais rien à signer.

À cette réunion la première chose qu’on m’a demandée est de signer un papier qui disait que tout ce que je disais pourrait être utilisé contre moi dans un procès. Mon avocat m’a dit de signer (j’ai su en arrivant aux États-Unis que c’est normalement le contraire et qu’habituellement le document dit que le procureur ne pourra pas se servir des renseignements divulgués pendant la réunion). J’ai signé mais tout ça me rendait nerveux. Il y avait Baudruche, une autre avocate que Baudruche avait engagée car il ne parlait pas anglais et ne comprenait rien (il ne comprenait pas plus en français), un gendarme, le procureur américain, l’enquêteur et un agent de l’immigration américaine. Ça faisait beaucoup de monde, c’était impressionnant.

On m’a demandé de raconter mon histoire. Comme je n’avais rien fait d’illégal, c’était assez simple. J’ai dit tout à mon propos, tout ce que j’avais fait.

Ils m’ont demandé de parler du banquier. J’ai expliqué que ce gars avait incorporé une compagnie et ouvert un compte de banque pour la compagnie pour laquelle je travaillais. On m’a demandé de dire que ce gars-là savait que cet argent venait d’une activité criminelle. J’ai dit que je ne pouvais pas dire ça car tout ce qu’on avait fait était légal.

C’est là que c’est devenu complètement fou.

L’enquêteur s’est mis à dire que c’était sûr que c’était illégal car on faisait trop d’argent. Quand j’ai demandé si faire de l’argent était illégal le procureur a dit que j’avais raison mais que si je ne disais pas ce qu’on me demandait le “deal” était annulé.

J’ai demandé c’était quoi ce “deal”: il fallait que j’aille aux États-Unis pour plaider coupable aux 30 chefs d’accusation des américains et qu’ensuite je témoigne contre le banquier. J’aurais une sentence de 13 ans au lieu de 18.

Je leur ai dit que peu importe ce qu’on m’offrait je ne mentirais pas. Tout le monde capotait et parlait en même temps. Ce n’est pas du tout mon style. Les gens ont beau crier, je reste calme (en apparence).

La Baudruche m’a dit: “en 30 ans de carrière je n’ai jamais demandé à quelqu’un de mentir. Je te dis juste de dire ce qu’ils te demandent de dire.” Je lui ai expliqué que même si je décidais de mentir et dire que le banquier savait que l’argent était de source criminelle, rien ne disait que ces gens ne s’en iraient pas chez eux avec mes “aveux” d’avoir fait quelque chose d’illégal et que “l’accord” tomberait à l’eau. Et là la Baudruche s’est surpassé: “c’est un procureur on peut lui faire confiance”.

seinfeldIl a fallu que je m’accroche à la table car je me suis mis à douter de la loi de la gravité. Peut-être avais-je été fou toute ma vie et que tout ce que je croyais sensé et logique n’était qu’illusion? J’ai regardé les gens autour de moi, ils avaient tous l’air sérieux. Personne n’avait éclaté de rire après avoir entendu cette énormité. J’étais donc fou.

Le procureur m’a proposé autre chose. Comme le banquier n’était pas au courant de la nature de nos activités, il fallait que je travaille pour eux pour lui faire faire quelque chose d’illégal. C’était encore le même “deal”. J’allais aux États-Unis pour plaider coupable aux 30 chefs, on me laisserait sortir sous caution, officiellement en attendant de recevoir ma sentence. Il fallait ensuite que je réussisse à faire faire quelque chose d’illégal à ce gars, que je témoigne contre lui et si le juge était content de tout ça, j’aurais une plus petite sentence.

J’ai expliqué à mon avocat que tout ça n’avait pas de sens. Si je refusais cette entente, le pire qui pouvait arriver est que je sois extradé sur un seul chef (le Canada avait enlevé les chefs qui n’existent pas au Canada. Aux États-Unis si tu prépares un crime, c’est un chef; si tu en discutes au téléphone, un deuxième et si tu traverses une ligne d’état pour le commettre c’est un autre. J’avais sept chefs seulement pour avoir envoyé des courriels. Ils sont fous).

La Baudruche me disait d’accepter quand même. J’ai refusé. Il n’est pas question que je mente ou que magouille pour faire mettre quelqu’un en prison. Ça m’a occasionné toutes sortes de problèmes plus tard (des années de prison de plus).

Depuis mon retour au Canada il m’arrive encore de me retrouver dans des situations comme ça. Des situations où je me demande si c’est un rêve, que ça ne se peut pas, que des gens ne peuvent pas dire de telles choses.

Ce matin ça m’est encore arrivé.

Depuis que je suis en liberté “complète”, on m’a assigné une nouvelle agente de libération conditionnelle. Il y a eu une période d’ajustement au début car je la trouvais un peu condescendante. Quelques fois elle s’adressait à moi comme si j’étais un enfant. Par exemple elle m’a expliqué que la vie c’était comme une fleur et que chaque sphère de notre vie comme le travail, les loisirs, le sommeil, la famille etc. sont comme des pétales et que si on veut que notre fleur soit belle (notre vie), il faut que les pétales soient toutes de la même taille (qu’on accorde autant de temps à toutes ces sphères de notre vie). Une autre fois je lui racontais qu’il y avait quelque chose que je trouvais difficile et elle s’est mise à m’expliquer que lorsque la température n’était pas belle ça la rendait de mauvaise humeur et elle se sentait mieux quand elle décidait qu’elle ne pouvait rien y changer et qu’il fallait profiter de la vie quand même. Wow! Si la température te déprime, qu’est-ce qui t’arriverais avec mes problèmes? Mais non, il ne faut pas que j’aie un problème “d’attitude”. Il faut que j’acquiesce à tout.

Ça a fini par se placer et les choses se passaient bien. J’étais obligé de postuler sur trois emplois par jour et je le faisais. Ça n’a pas tellement de sens car il n’y a pas trois nouveaux postes par jour de disponibles dans ma spécialité mais il ne faut pas que j’argumente. J’envoie mon CV pour des postes qui ne me correspondent pas vraiment et je suis en train de brûler mon nom. Je ne serais pas surpris que beaucoup de compagnies ne se donnent même plus la peine de lire mon CV et que les recruteurs se disent “encore lui!”

Ce matin je lui ai expliqué que j’avais passé une super belle fin de semaine au WordCamp et que je commençais à avoir des contacts. Je lui ai parlé du site de mon frère où il y a une carte Google des gens avec qui il collabore et que j’étais dessus. Quelqu’un m’y avait trouvé et m’avait demandé de faire une soumission.

C’est là qu’on a basculé dans cette réalité alternative ou le bon sens et la logique ne sont plus ce que j’imaginais.

Elle m’a dit de faire attention car si des gens peuvent voir mon adresse, ils sauront que j’ai un dossier car cet immeuble appartient à une maison de transition.

C’est comme si des fils électriques s’étaient touchés dans ma tête. Plein de pensées se bousculaient. “Il ne faut pas que les gens sachent où j’habite?” “Il faut que je me trouve un emploi en ne dévoilant pas mon adresse?” “On me demande d’être transparent mais de cacher des informations?” “Si les gens savent que j’habite dans un immeuble qui appartient à une maison de transition ils ne me donneront pas d’emploi?”

Après quelques hésitations je lui ai dit que si quelqu’un voulait faire une recherche, il n’avait qu’à taper mon nom dans Google. Ça serait beaucoup plus simple.

C’est une chose qui me dérange beaucoup lorsqu’on me demande “d’omettre” des informations ou d’embellir mon CV.

Le fait que je n’aie pas encore trouvé d’emploi la dérange beaucoup. Même si je lui dis que je travaille fort et que ça devrait débloquer bientôt, pour elle (elle me l’a dit dans ces mots) “je passe mes journées à regarder le plafond”. Et même si je passais mes journées à regarder le plafond, en quoi ça les dérange? Ils savent que je n’ai pas commis de crime et que je n’en commettrai pas. Il faut lâcher prise et ne pas essayer de comprendre.

Elle m’a demandé de me trouver un emploi à temps plein comme serveur dans un Tim Horton. C’est difficile quand on me dit des choses comme ça. Pendant que les gens que je connaissais faisaient la fête, j’étudiais et travaillais pour payer mes études. J’ai travaillé fort toute ma vie. Je n’ai enfreint aucune loi. On m’a mis en prison pour six ans dont quatre ans à l’étranger dans des conditions très difficiles. On m’a ruiné et je dois travailler pour le reste de ma vie. Pendant que les gens de mon âge peuvent récolter les fruits de tant d’efforts, je vis dans un très petit appartement, je ne peux pas voyager, aller au restaurant, me payer un steak ou une bouteille de vin, inviter ma famille chez moi, aller voir ma famille… L’été dernier je me suis inscrit à un site de rencontres mais lorsque je disais aux femmes que je n’avais pas un sou pour faire des sorties, ça tombait à l’eau. C’est normal, les femmes de mon âge sont rendues au point où elles veulent se gâter.

Lorsque j’étais en prison aux États-Unis j’ai compris que j’aurais à travailler pour le reste de ma vie alors je me suis promis de faire quelque chose que j’aime et que ça ne me dérangerait donc pas (ou moins) de ne pas avoir de retraite dorée. Et ça ce n’est pas le Tim Horton. J’ai dit à mon agente que si je commençais à travailler dans ce type d’emploi, c’était fini pour me trouver un emploi en informatique. Comment vais-je expliquer en entrevue que je suis un gars avec 30 ans d’expérience en informatique et que je travaille présentement dans un Tim Horton?

Sa réponse: je n’ai qu’à dire que je travaille à mon compte et ne pas dire que je travaille au Tim Horton. Elle me disait même de continuer à faire des petits contrats et que lorsque j’en aurais assez je pourrais quitter le Tim Horton. C’est quelque chose que la plupart des gens ne comprennent pas. Si mon métier est de faire des sites web, il faut que j’y consacre tout mon temps. Si quelqu’un me demande de lui faire un site web, je ne peux pas le faire en travaillant par ci par là pendant des semaines. Si je décide de travailler 4 heures un soir pour faire un site web, il a fallu que je travaille auparavant pendant des heures juste pour me tenir au courant des changements, apprendre les nouveautés etc.

Quand on travaille à son propre compte dans ce domaine, il faut passer ses journées à l’ordinateur car les clients nous contactent par Skype ou courriel et veulent avoir l’information tout de suite. Si je construis un site pour quelqu’un il faut que je communique en temps réel avec lui pour qu’il me dise ce qu’il aime ou non dans ce que j’ai fait. Je ne peux pas faire ça à partir d’un Tim Horton et je ne peux pas dire au client que je ne peux lui parler que la fin de semaine ou le soir. C’est pas sérieux.

Et que dire des pétales des sphères de ma vie si je travaille à temps plein dans un Tim Horton et que je travaille à mon compte en plus?

Elle m’a demandé de réfléchir là-dessus.

J’ai aussi expliqué que j’étais à la recherche d’un avocat pour faire une demande de clémence royale. Il a fallu que je lui explique que ça permet de demander un pardon avant la fin d’une sentence et qu’on m’avait avisé que ça pourrait être utilisé dans mon cas car on pouvait prétendre qu’il y avait eu injustice ou une sentence disproportionné à l’offense etc. Tout ça relève de la Commission des libérations conditionnelles.

On s’est enfoncés encore plus dans cet univers parallèle que je ne comprends pas trop.

“Mais pourquoi faire ça? Ça ne t’aidera pas à te trouver un emploi, personne ne t’a refusé un emploi parce que tu avais un dossier.”

Je m’excuse mais c’est elle et toutes les autres personnes des libérations conditionnelles qui m’ont dit de ne pas postuler auprès de banques, compagnies d’assurance, gouvernement, compagnies financières, hôpitaux, grandes entreprises etc. parce que j’ai un dossier. J’avais de l’expérience en télécommunication mais il a fallu que j’oriente ma carrière vers le développement car, en télécommunication, on travaille habituellement pour de grandes firmes et on doit se déplacer, ce que mes conditions m’empêchent de faire. De toute façon c’est elle qui veut que je me trouve un emploi, moi ça va bien comme ça.

“Tu ne peux pas faire ça, ta condamnation a été faite à l’étranger.”

Ils aiment bien l’utiliser celle-là. Le gouvernement canadien ne peut pas m’aider avec mes problèmes car ils ne sont pas responsables de mes problèmes. C’est pourtant le Canada qui m’a extradé après qu’on m’ait confirmé que je n’enfreignais aucune loi. J’avais envie de répondre que si je n’avais pas de dossier, ça me ferait plaisir de me lever et de partir. Mais non, je n’ai fait qu’expliquer que si j’avais un dossier au Canada, je pouvais obtenir un pardon au Canada. C’est dans la loi.

“Qu’est-ce que ça va changer dans ta vie d’obtenir le pardon? C’est inutile.”

Une chance que j’étais assis parce que celle-là m’a jeté sur le cul. Comment répondre à ça intelligemment? J’ai répondu que je ne connaissais personne n’ayant pas de dossier qui aimerait en avoir un, que le fait de ne pas avoir de dossier ne pouvait certainement pas empirer ma vie (je relis toujours mes textes pour les corriger et j’éclate toujours de rire quand je vois cette partie).

Le fait de ne pas avoir de dossier ne peut qu’améliorer ma vie. Ça me semble tellement évident et le fait que quelqu’un ne le comprenne pas me dépasse. Ce qui est encore plus aberrant est qu’il faut que j’explique à une agente de libération conditionnelle qu’il y a une différence entre quelqu’un qui a un dossier et quelqu’un qui n’en a pas.

Par exemple, quelqu’un qui a un dossier aura de la difficulté à assurer sa maison et sa voiture. S’il va vivre avec quelqu’un, cette personne aura les mêmes problèmes. Si je me fais une blonde, mon agente devra aller la rencontrer et peut même décider qu’elle ne veut pas que ce soit ma blonde. Ma blonde saura tout de mon “crime” présentée comme mon agente voudra le faire. Ensuite ma blonde ne pourra pas s’acheter une maison si l’envie lui en prend car, ne pouvant pas trouver d’assureur, les institutions financières ne voudront pas lui prêter l’argent (tout ça n’est pas sûr encore car on m’a dit que les assureurs vérifient le plumitif du palais de justice et il n’y a rien là-bas à mon nom à part une contravention qui date de 1989). Parce que j’ai des conditions, je ne peux pas m’éloigner de plus de 50 km. Et même lorsque ces conditions seront terminées, je ne pourrai voyager que difficilement car j’aurai un “dossier”.

Il y a une limite à ce que je peux endurer. Jusqu’à maintenant deux maisons d’édition m’ont contacté pour publier mes aventures. Peut-être que d’autres seraient intéressées? Si jamais on décide de me “remonter” en prison parce que je ne veux pas travailler dans un Tim Horton, ça me donnera beaucoup de temps pour écrire et je crois que ça rendrait mon histoire encore plus attrayante pour les médias, déjà que beaucoup de journalistes aimeraient bien que je leur parle.

AJOUT: Aujourd’hui (le lendemain du jour où j’ai écrit ce billet) quelqu’un a sonné à la porte. Je me suis mis à avoir peur que ce soit la police qui était venue me chercher. C’est ça la vie d’ancien détenu. Ce n’était que le gars de UPS qui était venu me livrer la dernière pièce de mon ordinateur. Je crois que c’est la personne, à part mon agente, qui est venue me voir le plus souvent à mon appartement (4 fois je crois).