En prison j’ai appris un nouveau sens au mot citoyen. Pour moi ça voulait dire être citoyen d’un pays. La première fois que quelqu’un m’a dit “ma blonde est citoyenne” je n’ai pas compris ce que ça voulait dire. On m’a expliqué que ça signifie quelqu’un de respectueux des lois.

Des “citoyens” j’en ai rencontrés beaucoup en prison. Des gars comme moi qui étaient un peu perdus au début car ils ne connaissent pas les codes comme le langage, la façon de parler aux gens etc. Il y avait plein d’expressions qui ont rapport au trafic de drogue ou aux gangs que je ne connaissais pas.

Les gens en prison disent que c’est l’école du crime. C’est sûr que c’est un bon endroit pour se faire des contacts. J’ai connu des gens qui ne faisaient que ça, préparer leur sortie en se faisant des connections pour la prochaine “entreprise” qu’ils démarreraient. Par exemple lorsque j’étais en prison aux États-Unis il y avait un colombien qui dormait en face de mon lit qui m’expliquait qu’il ne voulait plus faire le trafic de cocaïne entre la Colombie et les États-Unis directement. Le risque de se faire prendre était trop grand. Il avait donc rencontré plusieurs mexicains à qui il devait fournir 100kg de cocaïne par semaine. De cette façon ce serait eux qui se feraient prendre aux douanes américaines. Tout ça est très naïf mais beaucoup de gens réfléchissent comme ça.

J’en viens donc au fait que quelques fois il y a des gens qui n’ont jamais eu de contacts avec le monde criminel qui se retrouvent en prison. Souvent pour avoir commis un acte qu’ils ne commettront plus jamais. Ils se retrouvent dans un milieu remplis de criminels qui ne font que parler de ça. Ils sortent de prison sans emploi et ont quelques fois des responsabilités familiales. Ils doivent trouver un moyen d’assurer la sécurité financière de leur famille. Ils ont un dossier et c’est donc difficile de trouver un emploi décent. Ils connaissent maintenant tous ces gens qui peuvent les aider à faire de l’argent facilement et qui quelques fois insistent même pour qu’ils embarquent dans leurs combines.

Il y a aussi le fait que d’être entouré de criminels nous change. On n’a pas le choix. Premièrement pour survivre il faut faire des magouilles. Ce sont des choses simples comme ramener de la nourriture de la cuisine alors qu’on n’a pas le droit. Vendre un objet dont on n’a plus besoin. Acheter des vêtements volés à la buanderie. Il y a aussi qu’on ne peut survivre seul, il faut faire équipe avec d’autres gens. Ils t’aident, tu les aides. Dans les prisons américaines, je ne pouvais que m’associer à des blancs et dans mon secteur nous n’étions que trois (à la fin j’étais seul) alors je ne pouvais pas trop choisir avec qui je me tenais. Par exemple il y avait un gars qui avait fait du télémarketing, c’est-à-dire voler de l’argent à des personnes vulnérables. Pour moi c’est très grave mais il faut mettre ça de côté. À un moment donné ce que les gens ont fait ne te dérange plus. On devient insensible. Quelqu’un m’a raconté qu’il était un “collecteur” et qu’il torturait les gens (avec les détails) et ça ne me touchait plus (les pédophiles étant l’exception) car il faut oublier tout ça en prison, tu ne peux pas commencer à juger les gens car tu vas avoir des problèmes (et plus personne à qui parler).

Je me suis rendu compte de ça et j’essaie de faire attention, de revenir dans le mode ou tout ça est horrible mais c’est difficile, j’en ai tant entendu. Je ne sais pas pourquoi mais les gens aiment se confier à moi. La semaine dernière un gars avec qui j’ai fait de la prison aux États-Unis m’a appelé juste pour avoir des nouvelles. Je m’entendais bien avec lui mais je savais qu’il pouvait être violent. Il a toujours une façon drôle de raconter ses histoires. Il m’a raconté une altercation qu’il avait eu avec quelqu’un depuis sa sortie. Après quelques paroles entre eux le gars lui aurait dit: “c’est quoi ton problème?” et le gars que je connais lui aurait répondu: “je n’ai pas de problème, seulement des solutions”. Je trouvais ça comique jusqu’à ce qu’il me dise qu’il l’avait tant battu qu’il a perdu l’usage d’un doigt. Il m’a ensuite dit: “je suis rendu trop vieux pour ça, la prochaine fois ça va me prendre un bat de baseball, je ne me ferai pas mal”.

Comme je le disais, il y a des gens qui se retrouvent en prison et qui sont des gens habituellement respectueux des lois. Je vais donner un exemple qui va peut-être fâcher bien des gens. Ce n’est que pour amorcer une réflexion et je n’ai pas vraiment d’opinion arrêtée sur le sujet.

Au Centre Régional de Réception j’ai rencontré un jeune qui avait eu un accident de voiture en état d’ivresse. Son ami et lui avaient trop bu et ils avaient tiré au sort qui devait conduire. C’est stupide je sais. Il y a eu l’accident. Le conducteur s’en est bien sorti mais son ami est mort. Il a été condamné à plusieurs années de prison.

Je ne dis pas qu’il ne devrait pas faire de prison mais ça m’amène toutes sortes de questions. S’il avait été arrêté par la police 100 pieds avant d’avoir cet accident, aurait-il fini en prison? Sûrement pas. Quelle est la différence entre quelqu’un qui se fait arrêter en état d’ivresse après avoir eu un accident et un autre avant d’avoir eu un accident? Selon moi, ce n’est qu’une question de chance. Mais un des deux va se retrouver en prison. Lequel des deux a déjà été le plus puni, celui qui a tué quelqu’un et qui devra vivre avec ça toute sa vie ou celui qui se fait arrêter et aura comme conséquence de se faire enlever son permis pour un an?

Encore là je ne veux pas dire qu’il ne mérite pas de faire de la prison mais c’est quelque chose qu’il faut garder à l’esprit. On connait tous quelqu’un à la conduite exemplaire qui a conduit au moins une fois en état d’ébriété, qui ne s’est pas fait arrêter et qui n’a pas eu d’accident. Quelle est la différence entre lui et quelqu’un qui a fait de la prison? Le hasard. La ligne est souvent mince entre être un criminel et un “citoyen”.

J’ai aussi connu quelqu’un qui était très respectueux des lois mais trop jaloux. Il s’est battu avec l’amant de sa femme et l’a tué par accident (le gars est tombé et s’est cogné la tête, quelque chose du genre). Il s’est retrouvé en prison pour environ 6 ans, entouré de criminels qui ne font que parler de crime. Il a participé à toutes sortes de programmes de bénévolat et a bien vu que certains endroits où il allait “aider” ne sont que prétexte à s’en mettre plein les poches en utilisant de la main-d’oeuvre gratuite (je ne donnerai pas de noms d’endroits). Après quelques années ce gars était désabusé du “système”. Il s’est aperçu que beaucoup de gens dehors n’étaient pas plus honnêtes que ceux en prison. Ce gars-là est un homme d’affaire propriétaire d’une grande entreprise. Il m’a bien dit que maintenant son but est de s’arranger pour en redonner le moins possible à la société. Par là il voulait dire au gouvernement.

Pour un juge c’est bien difficile car même s’il voit que quelqu’un a compris la leçon et qu’il ne recommencera pas, il doit donner un exemple à la société. Qu’est-ce que les gens diraient si quelqu’un qui en a tué un autre ne ferait pas de prison du tout?

Il y a bien sûr l’angle de la famille des victimes. J’avoue que quelques fois je trouve ça plutôt ridicule. Oui c’est triste lorsque tu perds un membre de ta famille mais il me semble que ta première préoccupation devrait être que ça ne se reproduise pas plutôt que de chercher à ce que les coupables aient des conditions de prison difficiles. J’aime bien l’attitude de Twinkle (Sheila) Rudberg qui a démarré l’organisme Love (Leave Out Violence) après que son mari ait été tué par un adolescent défavorisé à Montréal. Plutôt que de chercher à se venger, elle a essayé de trouver une solution au problème. Si les gens avaient moins de haine et plus de compassion, peut-être que les choses iraient mieux dans le monde?

Je suis peut-être trop naïf et j’ai peut-être vu trop de gens qui doivent vivre avec l’horreur et la culpabilité d’avoir tué la mère de leurs enfants. Des gars qui doivent prendre une vingtaine de pilules par jour pour passer au travers d’une journée. J’ai vu un gars se suicider parce qu’il avait tué quelqu’un dans un vol de dépanneur. Je suis le genre de personne qui ne ressent aucun plaisir dans la souffrance de quelqu’un, qu’elle soit méritée ou non.

Il semble que nos politiciens fédéraux souffrent du problème inverse. Ils ressentent du plaisir dans la souffrance des gens, méritée ou non.

J’ai ajouté un extrait d’entrevue avec Twinkle. Pour moi c’est une sainte: