Lorsqu’on est en prison on a parfois l’impression que le temps est arrêté. C’est surtout vrai lorsqu’on est dans une prison américaine loin de tout (on ne captait même pas la radio), qu’on n’a pas de visite, qu’on ne reçoit pas de lettres, pas de journaux et qu’on ne sort évidemment jamais.

Je disais parfois que si c’était la fin du monde on ne le saurait même pas ou que ça arriverait un an plus tard.

Comme le présent n’est pas bien intéressant et qu’on n’arrive pas à s’imaginer de quoi va avoir l’air notre avenir, on vit beaucoup dans le passé ou l’époque avant notre arrestation.

Il y avait un québécois dans mon secteur qui a fait 17 ans de prison. Il avait été arrêté par la GRC et extradé aux États-Unis. Il était sûr de gagner sa cause car il avait un alibi pour la date où on disait qu’il avait commis un crime. Il n’était même pas aux États-Unis. Il a eu une rencontre avec le procureur fédéral pour discuter et le procureur lui a montré une photo qui le plaçait à l’endroit et au moment du crime. Le pauvre gars n’a pas pu lui dire que ce n’était pas lui sur la photo car c’était son frère qui lui ressemble beaucoup.

Il s’est donc retrouvé avec une sentence de 20 ans pour le crime de quelqu’un d’autre et il ne pouvait rien dire. J’ai été avec lui les trois dernières années de sa sentence. Il me montrait des photos de la femme qu’il avait lors de son arrestation. Il avait alors 38 ans et elle était un peu plus jeune que lui. Une très jolie femme. Elle l’avait quitté lorsqu’il avait reçu sa sentence et il comprenait bien ça : “les femmes ne sont pas faites en bois”. Par contre il vivait dans le souvenir de ce genre de femmes.

Son père était venu le visiter et lui avait dit que dans son village il y avait plein de femmes dans la cinquantaine qui seraient contentes de sortir avec un gars comme lui. Il m’a répété ça en ajoutant “je ne veux pas sortir avec une vieille”. Ça lui échappait que lui aussi était dans la cinquantaine.

Cette semaine j’ai reçu une lettre d’un gars qui était avec moi en prison aux États-Unis. Il s’était disputé avec quelqu’un et on l’avait transféré ailleurs. Lorsqu’on était tous les deux en prison il ne pouvait pas m’écrire, c’est défendu aux États-Unis. J’ai réussi à lui envoyer une lettre car je l’ai retrouvé grâce au “inmate finder” du BOP. C’est un outil pratique pour les familles car les détenus se font souvent transférés sans savoir où ils vont. On avait tous les deux une longue sentence et il devait sortir un peu après moi. Avec mon transfert j’ai réussi à sortir deux ans et demi plus tôt que prévu.

Il pourrait demander le transfert lui aussi mais il a des procédures d’appel et mes aventures l’ont rassuré dans son choix de ne pas être transféré. Il lui reste trop peu de temps pour que ça vaille la peine. Il explique lui aussi comment on perçoit le temps en prison (traduit) :

Après avoir reçu ta lettre, j’ai de plus en plus hâte. C’est excitant et épeurant en même temps. Environ 20 mois à faire, tu as à peine le temps de péter et c’est fini.

Il ne sait même pas où il ira lorsque sa sentence sera terminée. Il est polonais/canadien. Nous avons eu notre audience pour la déportation en même temps et le juge lui a dit qu’il serait probablement déporté au Canada. Mais les seuls membres de sa famille (oncle, tante, femme, fils) au Canada sont maintenant morts ou déménagés dans d’autres pays. Heureusement il avait beaucoup d’amis à Montréal.

Les détenus qui ont de longues sentences ont beaucoup de difficulté avec les gens qui se plaignent d’avoir eu des sentences de quelques mois. C’est vrai que lorsque tu as une sentence de 20 ans, deux ans ça te parait bien court. Lorsque j’ai reçu ma sentence, il y a un gars qui est passé juste avant moi. Il avait fait quelques jours de prison lors de son arrestation et il avait été libéré sous caution. Il disait au juge que ces quelques jours avaient été suffisants et qu’il avait compris sa leçon. Le procureur demandait 27 mois. Le gars s’est mis à pleurer et dire que 27 mois s’était beaucoup trop long bla, bla bla. Moi j’avais envie de dire “donnez les moi ses 27 mois”. J’avais déjà fait plus que ça et je n’avais même pas encore reçu de sentence.

Il y a aussi un autre phénomène que j’ai remarqué aux États-Unis. Plus leur date de libération approchait, plus les gars devenaient impatients. On disait que le temps ralentit à la fin. Ce n’était pas tout le monde, certains devenaient plus sereins et étaient même tristes pour ceux qui restaient là. Au Canada ça me semblait moins le cas car, habituellement, les choses se passent en douceur. Les détenus font du bénévolat à l’extérieur la semaine et ils sortent 72 heures par mois dans leur famille (une longue fin de semaine ou deux courtes). Il y avait des gars qu’on ne voyait presque jamais.

Il y a une expression que les gens utilisent pour dire qu’ils sont en prison. On dit “faire du temps”. Ça explique bien la principale préoccupation en prison : le temps. Les gens ne pensent qu’à ça. Le temps fait, le temps qui reste à faire, le temps manqué, le temps où les choses étaient meilleures…

Personnellement j’ai fini par comprendre qu’il faut oublier le passé et ne pas trop se préoccuper de l’avenir. Le bonheur c’est tout de suite, maintenant. Ce n’est pas toujours facile à appliquer. Il ne faut pas oublier que l’avenir n’est que le présent qui arrive trop vite. Il ne faut pas que le présent qu’on choisit gâche notre avenir.