J’ai commencé à écouter une émission de télévision que je trouve extraordinaire.

C’est l’histoire d’un gars (Dan) qui est libéré de prison après 19 ans d’incarcération. Il devait être exécuté mais de nouvelles preuves font qu’il est libéré mais pas vraiment disculpé.

Il a donc passé 19 ans en confinement sans le moindre contact avec d’autres êtres humains et il se retrouve soudainement dehors.

Il a quand même la chance d’avoir une famille qui a toujours cru en lui et qui l’accueille à sa sortie.

C’est très touchant comme histoire. C’est bien de le voir profiter des petits bonheurs.

Il y a plein de détails que les gens « normaux » ne comprendraient pas comme lorsque le garde se retourne pour ne pas le voir nu lorqu’il se change pour sa libération (les gardes nous regardent attentivement lorsqu’on se déshabille) ou lorsqu’il prend son premier repas et regarde les ustensiles d’une drôle de façon.

Bien entendu il y a l’ancien procureur qui veut le poursuivre à nouveau et les problèmes avec la nouvelle famille (sa mère s’est remariée). Cet aspect de l’émission m’intéresse moins mais ce sont des moments comme l’extrait ci-haut qui font que je l’adore.

On le voit avec la femme de son beau-frère. Ils ne se connaissent pas vraiment. On reconnait l’accent de la Géorgie lorsque la fille parle. C’est très joli. J’ai eu une correspondante d’Atlanta avec cet accent.

Les gens ont de la difficulté avec Dan car il ne parle pas beaucoup. Certains voudraient qu’il clame son innocence etc.

On écoute cet extrait et on peut comprendre un peu pourquoi il agit ainsi. J’ai déjà expliqué que la notion du temps en prison n’est pas la même. Je ne peux qu’imaginer ce que ça peut être lorsque tu es enfermé seul pendant vingt ans.

J’appréciais vraiment ce bout de l’émission mais lorsque le gars a dit que l’endroit où il était n’avait pas de fenêtre (à 2m44s), je me suis encore mis à pleurer comme un bébé. J’ai été 15 mois dans un endroit sans fenêtres. Comme il explique, ce n’est pas si mal, on s’habitue. C’est ça qui est triste, qu’on s’habitue à quelque chose d’aussi élémentaire. Qu’on oublie ce que c’est. Lorsqu’on m’amenait à la Cour à tous les 4-5 mois, j’avais l’occasion de voir un peu l’extérieur. Il y avait une fente dans la porte arrière du fourgon. Quelques fois, en me penchant, je réussissais à voir un peu. Je me souviens d’une fois où nous sommes passés sur un pont et que j’ai entrevu la rivière. J’ai imaginé des jours plus heureux où je marchais pieds nus dans le gravier d’une rivière. À la Cour je rencontrais des gens d’autres prisons (c’est là que j’ai vu des détenus avec des rayures, comme les Dalton) et ça me donnait l’occasion de rencontrer de nouvelles personnes. Ça faisait du bien. On m’a déjà amené à la Cour par erreur et, malgré les quatre heures de route, je suis revenu le cœur léger et plein d’énergie. En sachant que, malheureusement, j’aurais à attendre encore des mois pour ressortir.

À la fin du vidéo il se passe autre chose que probablement beaucoup de gens n’interpréteraient pas de la même façon que moi. La fille lui prend la main. On pourrait penser que ça le rend mal à l’aise que la femme de son beau-frère le touche comme ça. Moi ce que je vois c’est qu’il a oublié ce que c’est de se faire toucher. Cela ne m’est pas encore arrivé. J’espère que ce sera avec quelqu’un qui connaît ma situation car je risque d’avoir une drôle de réaction moi aussi.

Ah oui, l’émission s’appelle Rectify.

Ça me rappelle qu’en fin de semaine dernière le Journal de Montréal a publié des articles sur la réinsertion des détenus ayant fait de longues sentences :

http://www.journaldemontreal.com/2014/05/18/de-meurtrier-a-intervenant

http://www.journaldemontreal.com/2014/05/18/le-debut-dune-crise

J’ai lu des commentaires de gens qui disent que ces ex-détenus ont ce qu’ils méritent et que ce n’est pas à la société de payer pour eux.

Ce que j’aimerais que les gens comprennent, c’est que la sentence, ça ne finit pas lorsque tu sors de prison. Même si quelqu’un n’a qu’une sentence de deux ans, ce n’est pas fini après deux ans. Il aura un dossier criminel. Ça veut dire des problèmes pour obtenir de l’assurance par exemple. Si un jour je me fais une conjointe (ça c’est si je trouve quelqu’un qui veut de moi), elle perdra son assurance si je vais habiter chez elle et ça sera compliqué pour elle de trouver une autre compagnie qui voudra l’assurer. Même chose pour sa voiture même si je ne m’en sers pas (tout ça est hypothétique, mon cas est différent car je n’ai rien au plumitif, ma situation n’est donc pas claire). Des problèmes aussi pour obtenir un emploi. Des gars perdent la garde de leurs enfants. Problème avec le crédit aussi car qui peut continuer de faire ses paiements pendant qu’il est en prison?

À la prison de RDP j’ai vu un monsieur de 64 ans qui avait fait de la prison presque toute sa vie. Il ne savait pas comment fonctionner en société. Il a eu une dispute avec son propriétaire et le propriétaire a appelé la police. Pas besoin que ce soit vrai, le gars a fait de la prison toute sa vie, qui est-ce qu’on va croire? Le monsieur était content d’être en prison. Il nous a raconté que, pendant que la police l’arrêtait, son propriétaire vidait l’appartement et mettait tout au bord de la rue. Il savait qu’il n’avait plus d’endroit où aller ni de meubles, vêtements etc.

Il n’a été avec nous que 24 heures. Le lendemain il est passé devant le juge. Il a demandé au juge d’aller dans une maison de transition mais comme il n’a été accusé de rien, il a été libéré.

Lorsqu’il est revenu de la Cour, il était très découragé. Il devait être libéré à 22h30. À cette heure l’arrêt d’autobus le plus proche est à plus d’une heure de marche (ce qu’on m’a dit) et le monsieur ne savait même pas où c’était. Il ne savait pas où aller coucher non plus. C’était en décembre, il faisait froid et il pleuvait. Je n’oublierai jamais cet homme.

Dire que ces gens ont ce qu’ils méritent ne règle pas le problème. S’ils n’ont pas d’aide et récidivent ou en sont réduits à demander l’aide sociale car ils n’ont pas d’autres ressources, ce sont des coûts pour la société.