Je discutais avec Benoit il y a quelques minutes. Comme j’ai déjà raconté, il n’est pas allé à l’école longtemps mais il a un grand cœur et, souvent, il me livre un bijou.

Je ne sais pas pourquoi mais nous nous sommes mis à parler de la prison de comté (county jail) et à quel point nous y étions privés des plus simples plaisirs.

Lorsqu’il a été arrêté, il a passé deux semaines à la prison de comté de Plattsburgh et a ensuite été transféré à Albany où il a passé deux ans. Il était prêt à plaider coupable rapidement mais le « gouvernement » (ce qu’on appelle la Couronne au Canada, les américains disent aussi « The people ») reportait toujours l’audience pour la sentence car ils espéraient le faire craquer pour qu’ils donnent des noms. Il a refusé.

Les conditions n’ont pas été faciles à Albany.

Après avoir reçu sa sentence il a été transféré au Metropolitan Detention Center de Brooklyn.

Le MDC de Brooklyn a deux fonctions. C’est une prison fédérale et il y a des gens en attente de procès ou d’être sentenciés et il y a des gens qui ont reçus leur sentence et qui sont là pour être « classés ». Cette étape sert à définir le niveau de sécurité nécessaire pour eux (du « camp » jusqu’à maximum) et surtout à décider à quelle prison ils seront transférés.

Quelques jours après être arrivé, il a eu de la crème glacée comme dessert. Ça l’a bouleversé.

Il a appelé son père pour lui raconter (sa mère, qu’il adorait, est décédée alors qu’il était en prison). Il me relatait tout ça et j’entendais l’émotion dans sa voix. Je sentais qu’il était prêt à éclater en sanglots.

Benoit a dit à son père qu’il ne pouvait plus arrêter de pleurer, que tout lui manquait et que le simple goût de la crème glacée lui faisait plaisir et mal à l’âme en même temps. Il lui a même dit : « C’est meilleur qu’une femme ». Ce n’était pas la première fois que j’entendais ça, j’ai vu des gars regarder des photos de nourriture et dire que c’était plus beau qu’une femme. Ça montre à quel point le plaisir de manger est important pour l’humain.

Peu de temps après le transfert de Benoit dans une prison canadienne, son père est décédé. Benoit avait accepté d’être transféré seulement parce qu’il voulait voir son père avant son décès, il ne sauvait pas de temps de prison avec ce transfert. Malheureusement il n’a pas pu le voir. Il a pu aller aux funérailles mais seulement avec ses frères, ses sœurs et sa fille avant les funérailles officielles. Il était accompagné de deux gardiens et il avait des menottes et des chaines aux pieds.

Pour un homme sensible comme Benoit, ce n’était pas facile. Malheureusement nous étions au Centre Régional de Réception et j’étais dans un secteur différent. Je n’ai pas pu l’accompagner avec tout ça, l’écouter et être là pour lui. Comme je travaillais au gymnase avec un gars de son secteur, j’ai quand même su ce qui se passait avec lui.

Plus tard la sœur de Benoit lui a raconté que lorsque leur père était à l’hôpital, il a demandé à avoir de la crème glacée quelques jours avant de mourir. Lorsqu’on lui a demandé pourquoi il pleurait tant en la mangeant, il a répondu « Je pense à Benoit. Je pense à mon fils qui est en prison et qui est bouleversé par une simple crème glacée. Comment ça doit être dur là-bas si une chose aussi simple peut le faire pleurer ».

Je me reconnais tellement. Les choses simples me bouleversent encore. Une femme me regarde et me donne un baiser et ça m’étourdit (et pas qu’un peu). C’est comme trop. En même temps je ne veux pas devenir blasé, je veux que chaque baiser, chaque sourire, chaque éclair dans les yeux, chaque gentillesse d’un inconnu, me chavire. C’est une promesse que je me suis faite qui semble facile à respecter jusqu’à présent.

Ça m’attriste de voir les gens qui sont de l’autre côté de « la clôture » qui ne se rendent pas compte qu’ils sont au paradis :

ils peuvent se faire toucher sans que ce soit quelqu’un du même sexe;
lorsqu’ils arrivent à un coin de rue, ils peuvent choisir s’ils vont à gauche ou à droite;
ils peuvent dormir avec la personne qu’ils aiment;
lorsqu’ils se rendent chez eux après le travail, ils peuvent se demander ce qu’ils mangeront pour souper ou ce qu’ils écouteront à la télé;
ils peuvent marcher pieds-nus sans avoir peur de marcher dans l’urine de quelqu’un d’autre;
lorsqu’ils sont dans un endroit où ils n’aiment pas les gens, ils peuvent quitter;
ils peuvent appeler ou rencontrer les gens qu’ils aiment quand ils veulent;
ils savent qu’il n’y a pas une caméra quelque part qui les observe;
ils peuvent s’asseoir dans un fauteuil confortable;
ils savent où ils sont;
ils peuvent faire des projets pour l’avenir;
ils peuvent recevoir des courriels, des textos ou des appels;
et tant d’autres plaisirs comme manger une fraise, un yogourt ou boire un jus d’orange quand ça leur plaît.

Tout ça est éphémère. Tout peut nous être enlevé à tout moment. La ligne entre les gens qui font de la prison et ceux qui n’en font pas est souvent très mince; conduire après un verre de trop, faire des menaces à l’amant de notre conjointe (pas trop mon genre), etc.

Je le dis souvent, mes plus purs moments de bonheur, je les ai vécus en prison. J’ai appris à vivre dans le présent. C’est moins évident maintenant, il faut que je me rappelle souvent que je suis au paradis mais que ça se mérite. J’ai souvent peur des conséquences de mes décisions. Je ne peux plus me laisser aller et attendre que les autres prennent des décisions pour moi, il faut que j’agisse, que j’embarque dans la roue de hamster sans me rendre fou, trouver l’équilibre.

Tout ce que j’ai vécu ne peut que me faire apprécier ma vie. Tout est merveilleux, un cadeau, une surprise, un privilège…

Mon souhait le plus cher est que mes écrits puissent aider quelqu’un à comprendre que la vie, peu importe de quel côté de la clôture on est, ça peut être quelque chose de beau. C’est nous qui choisissons la façon dont on vit tout ça. Le passé n’est qu’illusion, un amalgame des souvenirs qu’on choisit de garder. L’avenir, ce n’est que le présent qui arrive à grands pas. Il faut donc vivre le présent du mieux qu’on peut car il n’est qu’une fabrique du passé.