Je me préparais à souper et je me suis aperçu qu’il me manquait quelque chose. Je suis donc allé au dépanneur à côté de chez moi. J’aime beaucoup cet endroit car ils ont des trucs ethniques qu’on ne trouve pas dans les épiceries « normales » et les trucs essentiels comme le lait, pain et légumes ne sont pas beaucoup plus chers qu’à l’épicerie. J’essaie de les encourager car c’est un service nécessaire dans mon coin (l’épicerie IGA est assez loin).

Je sortais du dépanneur et j’ai croisé un homme qui m’a demandé où était l’école pour adultes. Je voyais qu’il n’avait pas été favorisé intellectuellement. Je sais qu’il y a une école à un coin de rue de là et qu’ils offrent des cours aux adultes. Je lui ai dit que ce n’était pas trop loin.

Il m’a demandé de lui montrer où c’était avec cet air un peu gêné et humble (je sais que vous comprenez). J’étais content de l’accompagner jusqu’au Centre St-Paul. Lorsqu’on est arrivé devant, il m’a dit merci. Pas question que je parte avant d’être sûr qu’il était à la bonne place. Nous avons marché ensemble jusqu’à la porte.

Elle était barrée.

Nous n’étions pas au bon endroit.

Moi : Est-ce que tu sais où tu dois aller?

Lui : (inaudible) Place St-Henri.

Moi : OK, il y a une école pour adultes à Place St-Henri (ce n’est pas vraiment une adresse). Je vais t’accompagner mais c’est loin d’ici.

On marchait donc ensemble sur la rue Notre-Dame et je discutais avec lui.

Moi : Quel âge as-tu?

Lui : 39. Mais des fois 19 et d’autres fois 12.

Moi : Qu’est-ce que tu apprends à l’école?

Lui : J’apprends l’anglais et l’espagnol, j’aime ça.

Moi : Où habites-tu?

Lui : Lachine

Moi (parce que je sais que c’est loin de chez moi) : Quel autobus as-tu pris pour venir ici?

Lui : La 191.

Moi : Tu es débarqué trop tôt. Place St-Henri c’est plus loin.

Alors quand on marchait je lui montrais les arrêts d’autobus pour lui montrer que la 191 passait là et il répétait ce que je disais.

Peu avant notre arrivée nous avons croisé deux filles avec des chiens sur le trottoir. Auparavant mon compagnon avait toujours marché à côté de moi mais là il s’est mis sur le côté du trottoir et il a attendu qu’elles passent.

Moi : As-tu peur des chiens?

Lui : Oui. Je n’aime pas les animaux.

Et là il a dit quelque chose de très important.

Lui : J’aime les femmes, j’aime les filles, j’aime les cheveux longs, j’aime les vagins.

Et voilà! Il fallait que je rencontre quelqu’un sur la rue pour m’expliquer le vrai sens de la vie 🙂 C’est si simple et important à la fois. Il me l’a répété souvent.

Nous avons continué à marcher et il reconnaissait la route que son autobus prenait habituellement. Et il répétait tout ce que je lui disais comme lorsque nous sommes arrivés devant son école.

Moi : La prochaine fois tu débarques ici.

Lui : La prochaine fois je débarque ici.

Celle-là je lui ai rappelé plusieurs fois.

Lorsque nous sommes arrivés à l’école (École des Métiers du Sud-Ouest), il était sûr qu’on était au bon endroit. Je l’ai quand même reconduit jusqu’à ce qu’il soit à l’intérieur.

Lui : J’aime l’école, j’aime nager, j’aime les lacs, j’aime les vêtements de couleur.

Moi : Alors tu dois aimer ça ici car il y a une piscine.

Lui : Oui j’aime beaucoup ça. J’aime venir ici.

Je lui ai serré la main (j’avais juste envie de le serrer dans mes bras) et je suis parti. Lorsque j’étais dehors il a ouvert la porte et m’a dit : « J’aime l’école, j’aime nager, j’aime les lacs, j’aime les vêtements de couleur, j’aime les femmes, j’aime les filles, j’aime les cheveux longs, j’aime les vagins. »

La route pour revenir chez moi était plutôt gênante. J’avais les yeux plein d’eau. Il y a des gens qui font une différence dans notre vie, je venais d’en rencontrer un.

Cet homme-là part de chez lui et sort de sa zone de confort. Je sais que ce n’est pas facile pour lui mais il fait confiance à la vie. Lorsqu’il a des difficultés, il demande de l’aide.

Tout ça est si simple mais ça nous échappe à nous, les gens « normaux ».

Merci pour tout, qui que tu sois. C’est toi qui m’a aidé ce soir.