Je m’éveille et je m’aperçois que ce n’était qu’un rêve, je n’avais pas rencontré ma première blonde, je n’étais pas heureux de lui parler, elle n’était pas contente de me voir après toutes ces années et qu’on puisse se dire, se raconter nos espoirs déçus ou nos rêves réalisés. Je ne vivais pas un moment heureux avec quelqu’un que j’aime encore aujourd’hui. Tout ça n’était qu’une illusion, je suis en prison.

Je me réveille dans une cellule que je partage avec deux autres jeunes presque adolescents un peu stupides. Je me réveille sur mon matelas par terre avec mes jambes sous le lit d’un de mes colocs car c’est le seul endroit logique où mettre mon « lit » si je ne veux pas que les gens aient à m’enjamber pour circuler dans la cellule.

C’est épuisant de me réveiller déçu tous les matins mais réconfortant de me coucher en sachant que toute la nuit je ne serai pas en prison. C’est bizarre cette impression de vivre deux vies parallèles. Laquelle est la vraie? La tentation est forte de me réfugier dans le fantasme et le réconfort de cette autre vie si attirante.

Voilà qu’un jour je me réveille et je ne suis pas surpris d’être en prison car même dans mes rêves j’y étais. Difficile à expliquer cette déception, ce désespoir que je ressens. Je dois maintenant me rendre à l’évidence, ma vie c’est maintenant ici. J’ai perdu le répit que m’offrait la nuit pour m’évader. Il ne reste plus de doute ou de réconfort. Le vrai monde c’est ici. Le vrai monde c’est la poubelle qu’est la prison de Rivière-des Prairies.

J’ai vécu des années difficiles depuis mon arrestation et, depuis que je suis à Rivière-des-Prairies, les choses ne se sont pas améliorées. Ça ne pouvait pas se passer autrement, je faisais encore affaire avec des avocats, Revenu Canada, l’aide juridique, les autorités de la prison. Quelque chose cloche chez tous ces gens ou ce n’est que moi?

Je me réveille le premier du secteur pour préparer le déjeuner de tout le monde, je dois vérifier que personne ne prend deux déjeuners et livrer les déjeuners à ceux qui ne se sont pas levés pour venir les chercher. Je fais ça rapidement car je dois aller à l’école. J’y vais souvent car il faut que je sorte de cet endroit le plus souvent possible.

Dès le retour de l’école je dois gérer les problèmes de tout le monde. Je suis le seul du « comité » qui parle français et un anglais potable. J’accueille les nouveaux en leur expliquant les règles dans les deux langues et je distribue tous les trucs comme papier de toilettes, brosses à dent, formulaires, ustensiles etc. Il y a donc des gens qui me demandent des choses sans arrêt.

J’ai tant de soucis que j’ai de la difficulté avec ma mémoire. Les gens me demandent des ustensiles ou autre chose et lorsque je reviens, je ne me souviens plus qui les avait demandés. Et, bien entendu, ces ratatinés cérébraux ne sont même plus là à mon retour. Je ressens donc souvent ce flottement, cet espace entre ce dont je suis sûr et ce dont je n’ai qu’une impression. Est-ce qu’on m’a vraiment demandé ces trucs?

Mais pourquoi l’aide juridique m’écrit qu’on refuse mon dossier car j’ai refusé de fournir des documents alors qu’on ne m’en a jamais demandés? Ai-je eu une absence dans le temps?

Et pourquoi mon avocat me dit que le procureur fédéral veut me confisquer tous mes biens et me donne un numéro d’article du code criminel qui dit que tous les biens doivent m’être rendus?

J’attends de passer à la Cour Suprême parce que le greffier m’a confirmé que j’avais tout mon temps pour me trouver un avocat. La Cour d’appel a pris une décision qui me permettra enfin de présenter les documents que personne n’a regardés jusqu’à présent. Tous mes présumés co-conspirateurs ont été acquittés. Comment pourrais-je être coupable de complot? Comment être coupable d’un crime qui n’existe même pas?

Pourtant la GRC vient me chercher un matin pour me livrer aux autorités américaines. J’apprends que j’aurais laissé un message dans la boîte vocale du procureur pour demander à être livré aux américains! Ça y est, j’ai vraiment perdu la tête. Je ne peux être que fou.

J’avais des documents dans les mains, rédigés par la GRC, qui me disaient que je n’enfreignais aucune loi et je me retrouvais dans une merde épaisse. Et tout le monde agissait comme si ces documents n’existaient pas. J’en étais venu à douter de leur existence. Je les touchais, je les lisais mais je semblais être le seul à être capable de les voir.

* * * * *

Depuis que je suis à la prison de comté américaine, je passe des heures enfermé dans ma cellule. Je n’ai aucun contact avec le monde extérieur. Il n’y a aucune fenêtre et je ne peux pas aller dehors. Les autres détenus sont des vendeurs de crack ou des péquenots qui ont volé une barre de chocolat dans un dépanneur. Je me sens très seul. C’est ça qui tue, la solitude, ce sentiment que je ne peux compter sur personne et que personne ne compte sur moi. « Seul dans ma tête et dans la tête de personne d’autre. »

Je chante des chansons, j’écris un recueil de blagues et je ris en les relisant. J’écris des poèmes à une amoureuse imaginaire. J’en suis rendu là, je suis la seule personne avec qui je peux avoir une conversation intéressante. La réalité n’a plus d’importance. J’essaie de me réfugier dans de beaux souvenirs jusqu’à ce qu’ils me semblent réels.

Je reconnais quelques fois le parfum de Brigitte qui m’assaille. Mais je suis seul dans ma cellule, et je n’ai pas de parfum ici. La différence entre la réalité et le fantasme s’amoindrit encore plus. Il faut que je sois prudent mais il est difficile de me refuser ces moments hors d’ici.

Je vois les mêmes murs toute la journée, je vois les mêmes gens, j’entends les mêmes histoires. De plus en plus souvent je me demande si quelque chose est vraiment arrivé ou si j’y ai rêvé. C’est au point où ça n’a plus d’importance. Je me réveille la nuit car j’entends des voix mais ça ne m’inquiète pas car je suis probablement toujours endormi. J’ai lâché prise, tout ça n’a plus d’importance. J’entends des voix, je n’en entends pas; je suis fou, je ne le suis pas, qu’est-ce que ça change?

Les portes ferment toujours aux mêmes heures. Ce bruit de porte qui me hante encore. Je ne peux écouter un film ou un documentaire qui parle de prison sans avoir de frissons à chaque fois que j’entend l’écho de ces portes.

J’ai beaucoup de temps pour songer à tout, à tout retourner dans ma tête. J’ai beaucoup de colère et mes nuits sont très longues. Je songe aux avocats, aux gens qui ne me répondent pas, la situation dans laquelle je suis. Ma seule libération, ma soupape, c’est d’aller marcher rapidement dans la cour intérieure. Un tour fait 100 pieds. 33 tours font un kilomètre. Une heure donne 198 tours. Je fais plus de 30 kilomètres par jour (plus de 1000 tours). Le problème avec toutes ces marches est que j’ai faim. On ne nous donne pas beaucoup à manger alors quand je suis assis dans ma cellule, je suis étourdi. Mais quand je ne marche pas, je pense trop.

C’est comme cette drôle d’impression qu’on a lorsqu’on répète souvent le même mot. Il nous devient comme étranger, comme si on oublie ce qu’il voulait dire. Je vis tant dans un monde clos où je vois toujours la même chose que j’en viens à ne plus le comprendre, à être détaché du sens de ma vie et même de ma propre existence.

Je pense tellement que je me demande si je me joue des tours. Je vois tant de gens qui se croient quand ils disent qu’ils vont gagner leur procès avec des arguments stupides que je me demande si c’est ce qui m’arrive. Suis-je aussi con que ces gens? Pourquoi dois-je douter de tout?

Après 15 mois dans cet endroit j’ai décidé de plaider coupable. Il faut que je prenne soin de moi, que je reprenne contact avec la réalité.

Enfin je peux passer à autre chose. Je peux commencer à imaginer ma vie future, à ce qui m’attend à ma sortie. J’ai ma maison et de l’argent qui doit m’être rendu car on ne m’a trouvé coupable d’aucun crime au Canada. Je m’imagine dans ma maison et les rénovations que je terminerai. Tout ça va m’arriver bientôt, on m’a assuré que je serais transféré au Canada rapidement et libéré en quelques semaines.

C’est le début de ma nouvelle vie.

* * * * *

Ça fait quelques mois que je suis à la prison fédérale américaine. Aujourd’hui Will m’a vu en train de lire un roman de James Patterson. Il m’a demandé pourquoi je lisais ce livre une seconde fois. Je ne comprenais rien. Et là il m’a narré la fin du roman que je lui aurais déjà racontée (on y parle du Québec un peu). Je me souvenais bien de cette histoire mais je ne me souvenais pas avoir lu le livre que j’avais entre les mains. Est-ce donc vrai que j’en manque des bouts? Que j’hallucine des documents qui n’existent pas? Que je m’imagine que les autorités m’ont toujours dit que je ne faisais rien d’illégal? Que la réalité n’existe pas et que tout est dans ma tête?

Finalement le roman ne finit pas comme Will l’avait dit, il parlait d’un autre livre dont nous avions déjà discuté. Il a vraiment fallu qu’il m’en arrive des choses pour que je doute de moi comme ça et que je me dépêche de lire pour être sûr que je n’étais pas devenu fou.

Bien entendu le fait de plaider coupable ne fait que changer le type de problèmes que j’ai. J’ai appliqué pour être transféré pour terminer ma sentence au Canada. On m’avait dit que ça irait très vite. Très vite en effet : on a refusé ma demande en moins d’un mois. Des gars ici m’ont conseillé de demander une révision. J’ai donc envoyé une lettre à Washington et je me suis fait répondre de réappliquer. J’étais content car pourquoi me dire ça si on a l’intention de me refuser à nouveau?

Je viens de recevoir ma réponse : c’était une erreur, je ne pouvais pas réappliquer. C’est pourquoi je suis dans la cour, il faut que je marche, il faut que je m’aère l’esprit. Quelques fois la pression devient si forte que la tentation est grande de m’abandonner à la folie, de décrocher, de laisser mon esprit s’évader vers des pâturages plus verts.

Tout ça s’ajoute à la vente de ma maison et de tous mes biens par Revenu Canada alors qu’on refuse de me dire pourquoi on le fait.

J’en suis au point où je n’ouvre plus les lettres que je reçois, j’attends un moment où je me sens plus stable sinon je risque de perdre les pédales.

Je ne peux plus penser à un futur car j’ai tout perdu et je ne peux m’imaginer quand et où j’irai, ce que je ferai et avec qui.

Il faut que j’oublie le passé, je n’ai pas de futur. La seule chose qui me reste est le présent. Je me sens comme un bouchon sur la mer. Je n’ai rien à quoi je peux m’accrocher. Il faut que je m’abandonne et que je fasse confiance à la vie.

Je vis avec d’autres québécois dans le même dortoir. C’est comme si ces gens me rappellent toujours où je suis, le monde extérieur, ce que je manque. Ils me parlent de leur femme qui les attend, de leur travail qu’ils auront, de leur future vie. Depuis qu’ils sont partis, j’ai trouvé le « vrai » bonheur. Je passe mes journées à écrire à une correspondante que je ne rencontrerai jamais, à faire de la méditation, à écrire mon journal, faire du bricolage, aller faire mon jogging, écouter de la musique… Je suis heureux mais je suis dans ma bulle toute la journée. J’en suis rendu au point où j’ai même perdu contact avec la réalité qui m’entoure. Je me suis construit mon propre univers. Un univers réconfortant mais précaire.

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Je suis libre maintenant. Je suis retombé les pieds sur terre assez violemment. C’est étourdissant parfois. Je pleure souvent mais d’émotions trop longtemps contenues. Je m’étais refusé trop de choses, on m’avait refusé trop de choses. Il faut que je réapprenne la vie. Pas toujours facile.