Lorsqu’on est en prison, il faut maîtriser ses sautes d’humeur. On n’a pas le choix, quelques personnes ne peuvent se contenir et ils doivent faire beaucoup de temps dans le trou.

Je vais raconter quelques anecdotes qui font comprendre à quel genre de frustration on doit quelques fois faire face et ce qu’on peut ressentir à la sortie de prison.

* * * * *

Un jour un gardien m’a fait une fouille sommaire (je ne connais pas le mot français, « pat search » -> recherche par tâtonnements). Il s’est mis à me tâter les testicules et il m’a dit « You like it faggot? » (t’aimes ça tapette?) Il est difficile d’imaginer quel effort j’ai dû faire pour ne pas lui dire que c’est plutôt lui qui avait l’air d’éprouver du plaisir à me tâter les testicules. Ce n’est qu’un exemple de ce que les gardiens peuvent faire. Ils ne sont pas tous comme ça.

C’est le genre de choses qui fait qu’on accumule de la frustration. Moi, personnellement, je me disais qu’à force d’en retenir, le barrage allait un jour exploser. J’ai fini par comprendre qu’il fallait que je me tienne loin de ce genre de situations.

* * * * *

Pendant des années j’ai appelé et envoyé des lettres à l’aide juridique et je n’obtenais pas de réponses. La dernière fois où j’ai appelé, j’ai parlé à une réceptionniste qui m’a encore demandé pourquoi j’appelais. J’ai encore expliqué mon histoire. On était en 2011 et mes problèmes avaient commencé en 2002. Elle m’a demandé, d’une façon pas très respectueuse comme si j’étais un imbécile, pourquoi je n’avais pas appelé avant. Les mots se bousculaient « Mais crisse de folle, j’appelle depuis des années et on ne me répond pas. »

Non, je suis resté respectueux et j’ai continué à lui parler. Elle m’a conseillé d’envoyer une lettre expliquant ma situation à Me Machin-Chouette. Je lui ai demandé s’il était possible de demander à Me Truc-Muche de transmettre la lettre que je lui avais déjà envoyée à Me Machin-Chouette parce que dans tous mes transferts j’avais perdu certains papiers. Comme tous ces gens travaillaient au bureau de l’aide juridique je croyais que ce serait simple. Elle m’a répondu, et c’est sérieux : « T’as juste à demander autour de toi, je suis sûr que quelqu’un voudra t’en donner des papiers ». Là les mots ne se bousculaient plus, c’est ma tête qui était sur le point d’exploser:

– Madame, êtes-vous grosse?

– Pourquoi demandez-vous ça?

– Parce que j’aimerais que ce soit vrai quand je vais raconter que j’ai parlé à une grosse vache.

Mais non, ça s’est encore accumulé derrière ce barrage de merde que je retenais depuis des années.

* * * * *

Lorsque j’étais au Canada au Centre Fédéral de Formation, il y avait des pédophiles. Ces gens ont leurs problèmes et tant qu’ils essayaient de s’en sortir, je n’avais pas de conflits avec eux.

Là-bas il y en avait un qui faisait la une des journaux. Je ne peux aller trop dans les détails car je suis encore en libération conditionnelle et il serait mal vu que je puisse dire quelque chose sur quelqu’un qui pourrait facilement l’identifier. Disons qu’il faisait partie de ceux avec qui j’ai le plus de difficulté.

Un jour je suis allé à la bibliothèque pour utiliser un ordinateur. Ils étaient tous occupés et je devais attendre mon tour pour en utiliser un. Au CFF il y avait quatre ordinateurs dans une salle et une grande table pour lire ou travailler. Il y avait environ huit places autour de cette table. Aucune n’était occupée. Du côté de la bibliothèque il y a aussi d’autres tables encore plus grandes.

Je me suis donc installé à la table près des ordinateurs et j’ai préparé mes choses pour être prêt lorsqu’un ordinateur se libérerait. 15 minutes plus tard je suis allé du côté de la bibliothèque où sont les livres pour me trouver quelque chose à lire.

Lorsque je suis revenu à ma place, le pédophile, dont j’ai parlé plus haut, s’était assis à ma place et avait poussé mes choses plus loin. Il n’y avait personne d’autre. Toutes les autres places étaient disponibles. Il est difficile d’expliquer ce que ce genre de comportement veut dire en prison. C’est comme si une larve me crachait au visage et me disait que je n’étais qu’une sous-merde.

Je tremblais. D’autres personnes lui auraient explosé la gueule. Ça faisait six ans que j’étais en prison, j’ai compris qu’il faut que je fasse ce qui est le mieux pour moi. J’aurais pu seulement l’engueuler ou pousser ses trucs et reprendre ma place. La façon la moins pire où tout ça ce serait terminé, c’était que je ne terminais pas dans le trou mais que j’étais hors de moi pour plusieurs jours.

J’ai donc ramassé mes choses et j’ai quitté. Comme ça je ne savais pas ce qui aurait pu se passer. Tout ce qui me fâchait est qu’il avait pris ma place.

* * * * *

Mais contenir tous ces pétages de coche, ça use. Je dois dire que lorsque je suis sorti de prison, j’espérais presque que quelqu’un vienne m’écœurer ou me manque de respect. Il me semble qu’il aurait payé pour les autres. Je me souviens que j’attendais le métro et il y avait une jeune femme près de moi qui attendait aussi. Un homme d’allure louche s’est mis à tourner autour d’elle et je voyais que la dame était inquiète. Il s’en passait des choses dans ma tête. Je ne me reconnaissais plus. Heureusement que le gars est parti en ne faisant rien. Je ne saurai jamais ce qui se serait passé. C’est mieux ainsi.

Ça va mieux aujourd’hui et je suis quelqu’un de très doux mais j’imagine ce que ça doit être pour des gens de nature violente.

J’ai déjà dit que le nounours aussi avait eu ce problème. Quelqu’un a fini par lui dire quelque chose de pas gentil et le nounours l’a tellement frappé qu’il s’est brisé la main et a maintenant une tige de métal dans la main pour rattacher tous les os qu’il a cassés. Un autre gars que je connais m’a dit que dès qu’il voit un gars qui manque de respect à une femme, il s’en mêle tout de suite dans l’espoir que le gars va l’envoyer chier. Il semblerait que les gens voient l’éclair fou dans ses yeux et le laisse tranquille.

La prison est supposée nous réhabiliter mais fait aussi de nous des animaux. Quelque chose qu’on n’aurait peut-être pas découvert dans la vie outre-clôture.