J’aime bien l’image ci-haut car elle me fait penser à l’expression « gagner sa vie ». Lorsqu’on la gagne cette vie, qu’est-ce qui arrive? Avant de la gagner, il me semble qu’on en avait déjà une. Alors dans le fond, on ne gagne rien. Je crois que l’important est de ne pas la perdre, sa vie. Et passer sa vie à la gagner est le plus sûr moyen de la perdre.

J’ai travaillé fort dans ma vie. J’ai toujours eu un emploi pendant mes études et j’ai même travaillé à temps plein en allant à l’université à temps plein tout en ayant trois jeunes enfants (0, 2 et 3 ans) à la maison.

Je n’ai jamais pris le temps pour réfléchir sur qui j’étais, ce que je voulais. Toutes mes décisions étaient basées sur les besoins de ma famille.

Lorsque je me suis retrouvé en prison, j’ai trouvé une ressource très précieuse : le temps. Ça m’a déboussolé un peu au début. J’étais cette coquille vide sans substance qui se retrouvait sans direction, sans but. J’avais du temps pour réfléchir, mais réfléchir à quoi?

Comme on m’avait tout saisi et que personne ne m’attendait dehors, je ne pouvais pas vraiment rêver à un futur. Je ne savais pas quand je sortirais, où j’irais, ce que je ferais. J’ai donc beaucoup réfléchi au passé. Cela a amené beaucoup de ressentiment. J’en voulais beaucoup aux avocats, la police, les politiciens et les membres de ma famille. Même si je voyais que c’était inutile, c’était très difficile d’ « oublier » ce que les politiciens m’avaient fait lorsqu’il fallait que je continue à leur écrire pour obtenir un transfert etc.

Avec les années j’ai fini par me calmer et j’ai commencé à chercher l’homme que je suis, recommencer à construire mon avenir. Même si je ne savais pas ce qui m’attendait matériellement, je pouvais me concentrer sur le mode de vie que je voulais avoir.

Même si je n’avais enfreint aucune loi et que je n’aurais pas dû faire de la prison, il fallait que je reconnaisse que j’avais fait des erreurs.

Pour moi ma principale erreur a été de me laisser emporter par cette « rat race », cette course effrénée de la vie sans prendre le temps de réfléchir si ça en valait la peine. Sans prendre le temps d’identifier mes vrais buts, le vrai sens de cette vie.

Alors que j’étais encore en prison, je me suis bien promis de ne plus jamais me laisser emporter dans ce tourbillon où je ne prendrais plus le temps d’identifier si ce que je fais en vaut le coût, si ça va contre mes valeurs.

Comme je l’ai déjà écrit, j’ai commencé à travailler à la pige pour une agence. Cette agence avait un designer web et un programmeur web qui sont partis. Je me retrouve donc à faire ces deux emplois. Je fais des sites web nouveaux, je rafistole aussi de vieux sites qui ont des problèmes ou je termine des sites qui ont été laissés en plan.

Je voyais que le gars qui m’avait engagé était mal pris et j’essayais de dire oui à tout ce qu’il me demandait. Je ne voulais pas le laisser tomber. Je me disais aussi que si je lui disais non pour quelque chose, il serait obligé de trouver quelqu’un d’autre et cette nouvelle personne serait peut-être meilleure que moi. Je risquerais peut-être de perdre ces contrats.

Je commençais à être inconfortable. Ma vie était en train de devenir le contraire de ce que je m’étais promis. Toutes ces années, j’ai tellement pensé à ne pas me laisser entraîner dans cette folie de la vie, que ça fait maintenant partie de moi, c’est qui je suis maintenant. Tout ça ne faisait qu’augmenter mon stress : le stress du travail et le stress d’aller à l’encontre de ma promesse.

Un jour il m’a demandé de regarder quelque chose et d’évaluer le temps que ça me prendrait. Le site d’un client important n’était pas terminé et ça devait l’être bientôt car ce site était pour la réservation de billets pour un salon qui avait lieu dans deux semaines. Il y avait beaucoup de choses que je n’avais jamais faites et il fallait que je modifie la programmation de quelqu’un d’autre.

Ça me stressait vraiment parce que j’avais peur de ne pas être capable dans les délais et j’avais aussi plein d’autres choses à faire. Le client m’a appelé le lendemain pour me parler d’autre chose et il me racontait qu’il était très occupé et il a dit un mot qui m’a réveillé. Il a dit « rat race ». BOUM! Tous mes souvenirs de prison où je m’étais promis de ne plus me rendre fou me sont revenus. Ça a été très désagréable et en même temps, une libération. Je lui ai dit de ne pas compter sur moi pour le dernier site dont il m’avait parlé. Il m’a demandé de regarder quelle partie je pourrais faire etc. C’est quelque chose qu’il fait, il commence à régler les problèmes des clients pour pouvoir leur dire qu’ « on » travaille là-dessus même s’il n’y a qu’un problème réglé parmi une liste. Je suis resté ferme et je lui ai dit que je ne ferais rien, qu’il fallait qu’il trouve quelqu’un d’autre.

J’aime le travail bien fait et lorsqu’on me pousse, ce n’est pas comme je voudrais et je n’en retire aucun plaisir. Et c’est une autre chose que je m’étais promise : m’amuser. J’étais rendu au point où je ne m’amusais plus.

Je dis souvent à ces gens qui m’engagent que l’argent n’est pas une chose très importante pour moi. Beaucoup comprennent que je suis prêt à travailler pour des pinottes. Il faut que j’explique que j’aime l’argent comme tout le monde mais que, pour moi, il y a des choses plus importantes. Pourquoi est-ce que je travaillerais 40 heures à 10$/heure lorsque je peux travailler 10 heures à 40$/heure? Des gens me diront pourquoi ne pas travailler 40 heures à 40$/heure? Ça ne me dérange pas si je m’amuse lorsque je le fais et c’est ce que je fais présentement et il ne faut pas que ça change. Lorsque je gagne 40$/heure, je peux me permettre de travailler moins et ne faire que ce qui me plait.

Pour moi, la prison n’a pas été qu’une expérience négative. J’ai appris beaucoup et il y a des choses que je faisais en prison que je veux continuer à faire : prendre du temps pour moi, écrire, méditer, m’amuser…

Cette vie je l’ai déjà gagnée, je n’ai pas l’intention de la perdre de nouveau.