Lors de mon voyage de retour vers le Canada j’ai rencontré Benoit. Nous étions dans la même cellule à Ray Brook avec quatre autres latinos pendant trois semaines.

Benoit est une grosse pièce d’homme mais tendre comme un ourson. Je l’appelais mon gros nounours. Disons que j’étais le seul qui pouvait l’appeler comme ça. Il est maladroit avec les mots mais il a une façon d’expliquer ses sentiments qui me mettaient toujours des larmes aux yeux. Probablement parce que je savais par où il était passé.

Benoit a une histoire particulière mais rien de très extraordinaire parmi celles qu’on entend en prison.

Lorsqu’il a été arrêté à la frontière américaine, on l’a amené à la prison de Plattsburgh. Il y a eu quelques visites de sa blonde jusqu’à ce qu’un jour elle lui explique qu’il fallait qu’il signe une procuration pour qu’elle prenne soin de ses choses au Québec (une maison, camion, moto, comptes de banques, chèques de CSST…) Il a signé le document car il n’avait personne d’autre à qui il pouvait faire confiance.

Il ne l’a plus jamais vue.

Benoit est un gars débrouillard mais qui n’est pas bon avec la paperasse, écrire etc. Il a quand même réussi à téléphoner à la CSST pour qu’ils envoient les chèques à une autre ex. Elle devait changer les chèques et lui envoyer l’argent sur sa cantine. Ça fait beaucoup d’argent quand tu es en prison. Malheureusement, la plupart du temps elle gardait l’argent.

Comme à peu près tous les canadiens en prison à l’étranger il a appliqué pour le transfert afin de finir sa sentence au Canada. Ça a pris tellement de temps avant qu’on l’accepte qu’il lui restait moins d’un an sur sa sentence. Ça arrive beaucoup depuis que les conservateurs sont au pouvoir.

Il aurait normalement décidé d’attendre la fin de sa sentence aux États-Unis, il ne sauvait pas vraiment pas de temps avec un transfert et il se retrouverait avec un dossier criminel au Canada. Le problème était que sa mère est morte pendant qu’il était en prison. À chaque fois qu’il m’en parlait, le gros nounours avait les larmes aux yeux. Maintenant son père était mourant à l’hôpital et Benoit voulait le voir avant qu’il ne soit trop tard.

Quand on s’est rencontrés on était assez joyeux, on retournait au Canada. On voyait vraiment la différence entre les québécois (six détenus) et les ontariens (5). On riait beaucoup et on se racontait toutes sortes d’histoires. Les ontariens ne se parlaient même pas entre eux. Ce n’est peut-être pas réjouissant de retourner en Ontario.

Quand nous sommes arrivés au Centre régional de réception, Benoit et moi avons été envoyés dans des secteurs différents. Pendant que j’étais là on m’a assigné à faire le ménage du gymnase, un des meilleurs emplois. Ça me donnait l’occasion de rencontrer quelqu’un du même secteur que Benoit . Il m’a appris que le père de Benoit était mort. Il a quand même pu aller voir sa famille avant le service officiel. Il était accompagné de deux gardiens et toujours menotté. Ça m’a rendu triste d’apprendre ça.

Nous sommes partis le même jour vers le Centre fédéral de formation (deux de ceux transférés avec nous sont partis à Sainte-Anne-des-Plaines et deux à Montée Saint-François) et ils nous ont mis dans des cellules une à côté de l’autre. C’était tout un monde qu’on découvrait, les conditions étaient vraiment différentes de celles qu’on connaissait.

On nous a assigné la même agente de libération conditionnelle (ALC). Après tout ce qu’on avait vécu, on croyait qu’on nous donnerait une chance et qu’on sortirait vite. Notre ALC n’a pas vu ça comme ça. Elle nous a dit à tous les deux que la Commission des libérations conditionnelles n’avaient pas le temps de nous voir avant janvier 2013. Après ce que Benoit venait de vivre, ce n’était pas le temps de l’écœurer. Il a un franc parler assez rafraîchissant quand ce n’est pas toi qui en est victime . Il lui a demandé quelle était sa date de libération d’office (son 2/3 ou la date où ils étaient obligés de le libérer). C’était février 2013. Il est parti à rire. Il lui a dit « Donne moi ton papier, je signe pour partir en février. Je ne veux plus te voir la face ».

Elle le convoquait quelques fois à son bureau et il n’y allait pas. Elle allait le voir à sa cellule ou son travail pour le réprimander. « C’est toi qui veut me voir, tu sais où me trouver. Peu importe ce que je fais, je pars en février. »

Elle a quand même été obligée d’écrire un rapport. À peu près comme le mien, plein de mensonges. Je l’ai aidé à rédiger sa plainte contre elle et la patronne l’a rencontré. Tout a été corrigé.

Avant sa libération il a fait le ménage de ses papiers et il a trouvé une confirmation qu’on lui avait donnée quand il était au Centre régional de réception. Son audience devant la Commission avait déjà été réservée pour décembre 2012. Quand elle disait que la Commission n’avait pas le temps de le voir avant janvier, ce n’était pas vrai.

Pendant son séjour au Centre fédéral de formation (CFF) son ex ne lui envoyait pas son argent. Elle avait eu besoin de s’acheter des pneus, une réparation etc. Il a donc appelé la CSST pour qu’ils envoient les chèques directement à la prison. On a encore pu constater comment le cerveau des fonctionnaires fédéraux peut fonctionner quelques fois. Il s’était fait dire que la prison chargeait des frais pour échanger des chèques. C’était un pourcentage avec un maximum de 25$. 25$ pour déposer un chèque gouvernemental, c’est beaucoup mais c’était mieux que de ne rien recevoir. Quelle ne fut pas sa surprise de constater qu’ils lui enlevaient 50$ par chèque. Il est allé voir pour savoir ce qui se passait. Ils lui ont expliqué que ses chèques de la CSST étaient à toutes les deux semaines, c’était donc pour deux semaines de « travail ». « Comme ça si je reçois un seul chèque de quelqu’un, vous allez me charger seulement 25$ mais si j’en reçois un à toutes les deux semaines, vous allez me chargez 50$ par chèque? » La réponse: « Oui! » Ça fait peur quelques fois de s’apercevoir que ces gens ne voient pas que ce qu’ils font n’a pas de sens. On en vient à douter de notre santé mentale.

Benoit est finalement parti en février 2013. Comme il n’est pas fort sur le crayon, je n’ai plus eu de nouvelles de lui.

Plus d’un an plus tard je lui ai parlé (il m’a trouvé sur facebook, ou plutôt quelqu’un m’a trouvé pour lui). Il a trouvé un bon emploi (il est camionneur alors ça n’a pas été trop difficile). La blonde qu’il avait lors de son arrestation a vendu sa maison, sa moto (une Harley Davidson modifiée qui valait beaucoup d’argent), son camion, ses meubles etc. Il ne lui reste rien mais il a l’air heureux.

EDIT: On se voit de temps à autres et il trouve la vie extérieure difficile quelques fois. Il trouve que tout va trop vite.