AVERTISSEMENT: Lecture pas toujours joyeuse. J’avais déjà mentionné que je commençais à me sentir mieux et qu’il y avait moins de choses qui me ramenaient soudainement en prison. Je m’aperçois qu’il y a quand même des choses qui seront là pour toujours. J’ai vécu un de ces moments hier.

J’ai un compte twitter et le nombre de personnes qui me « suivent » augmente régulièrement. L’autre jour quelqu’un ayant un compte à propos de suicide en prison s’est abonné à mon compte. Son « nom » twitter est Dignité en Prison @VivreSaPrison. Je vous conseille de lire son site. Pour sa photo il y avait un gros 7 et dans la description de son compte il était écrit : « Ma PP indique le nombre de suicides connus en prison en 2014. » Étant nouveau sur twitter je ne savais pas ce qu’était PP alors je n’avais pas compris ce que voulait dire le 7. Je n’y avais pas vraiment fait attention.

Hier j’ai vu que la photo de cette personne avait changé à un gros 8. Stupide comme je suis je n’ai pas compris tout de suite jusqu’à ce que je lise le gazouillis en question :

dignité en prisonLe chiffre était le nombre de suicides dans les prisons françaises depuis le début de 2014. Il y a une émotion qui m’a soudainement envahi. Je me suis mis à pleurer comme un bébé. Les gens qui me rencontrent, me parlent ou me lisent croient que je suis quelqu’un de solide avec les deux pieds sur terre, que rien ne me dérange. La vérité est que je suis quelqu’un de sensible avec les inconvénients que cela amène.

Savoir que quelqu’un s’était enlevé la vie m’a ramené toutes sortes de souvenirs pas plaisants.

Quelques mois avant mon arrestation j’ai eu quelques problèmes dans ma vie personnelle et mon médecin m’a prescrit des anxiolytiques (Ativan). Il doit y avoir eu une erreur dans la prescription car j’étais dans un brouillard complet. J’ai arrêté de prendre ces médicaments et les gens autour de moi l’ont remarqué tout de suite. J’étais redevenu moi-même.

Lorsque je suis arrivé à la prison de Rivière-des-Prairies j’ai rencontré quelqu’un à la clinique médicale et j’ai dit que j’étais anxieux. En effet lorsqu’on arrête de prendre des anxiolytiques, l’anxiété monte pendant le sevrage. J’avais arrêté de prendre ces médicaments depuis quelques semaines mais mon arrestation ne m’a pas calmé. On m’a donc prescrit des Valiums (un autre anxiolytique). La clinique de la prison a aussi rejoint ma pharmacie pour obtenir toutes mes prescriptions (je prenais quelque chose pour la haute pression sanguine). Ce que je ne savais pas c’est qu’on a aussi ajouté la prescription de Ativan à tout ça.

Alors tous les matins je recevais mes médicaments et je les prenais tel que décrit sur le paquet. Maintenant j’étais vraiment dans le coma. Je passais mes journées couché. Je me souviens qu’il y avait un gars qui entrait souvent dans ma cellule pour me demander si j’avais des « pinottes ». Je lui disais à chaque fois que je n’en avais pas, des « peanuts ». J’ai su plus tard que « pinottes » veut dire médicament en prison. Ce gars-là devait trouver que j’étais pas mal menteur .

J’ai rencontré le médecin quelques jours plus tard et je lui ai dit qu’il y avait quelque chose qui ne marchait pas, que c’était trop. Il m’a dit de continuer comme ça, qu’on se rencontrerait dans 30 jours.

Après une couple de semaines ça allait un peu mieux. Je me suis habitué aux médicaments et ma prescription de Valiums était terminée. Je dormais quand même beaucoup.

Un matin je suis allé chercher mes médicaments et il n’y avait plus que mes médicaments pour la pression. J’ai dit à l’infirmière qu’il y avait une erreur, qu’il en manquait. Elle m’a dit que cette prescription n’était que pour 30 jours et que c’était terminé.

Alors là je ne dormais plus toute la journée. En fait je ne dormais plus du tout. J’avais des tremblements, la nausée et un niveau d’anxiété que je n’avais jamais vécu. Pour la première fois dans ma vie, j’ai pensé à mettre fin à ma vie. J’imaginais des scénarios pour le faire. C’était une période sombre de ma vie. J’ai même appelé mes enfants pour leur faire mes adieux. J’ai dit à mon ex que je pensais aux « fenêtres ouvertes », une citation du livre Hotel New Hampshire qu’on adorait tous les deux.

J’envoyais des requêtes pour rencontrer le médecin et on me répondait que j’avais déjà rendez-vous et qu’il fallait que j’attende. Lorsque j’ai fini par le rencontrer, j’ai appris qu’il y avait eu une erreur et qu’on avait TRIPLÉ la prescription que j’avais auparavant, c’est pourquoi je trouvais que c’était vraiment trop et que le sevrage était si difficile. Surtout lorsqu’on tombe à zéro du jour au lendemain.

Suicide-watchEn prison il ne faut surtout pas dire qu’on pense à se suicider. On se fait mettre sur ce que les américains appellent le « suicide watch ». J’ai écrit une petite pensée qui résume bien ce que c’est :

Docteur, vous me dites que si je suis déprimé au point de penser à m’enlever la vie, vous aller m’enfermer dans une cellule 24 heures par jour, sans vêtements, sans couverture, sans toilette et la lumière toujours allumée? J’ai comme un genre d’impression que vous essayez de me redonner la joie de vivre.

 

Aux États-Unis ce sont d’autres détenus qui surveillent les gens qui pensent à se suicider. Ils s’assoient devant leur porte et discutent avec eux ou les regardent dormir etc. Pas joyeux comme emploi.

cellule prison Rivière-des-Prairies

Gracieuseté TVA

Maintenant les détails techniques macabres : comment les gens se tuent en prison? C’est sûr qu’on peut le faire en se coupant les veines avec les dames de rasoir mais je n’ai jamais entendu parler de quelqu’un l’ayant fait. Les gens se pendent. Il faut vraiment vouloir car il n’y a aucun endroit pour « s’accrocher » (en prison « s’accrocher » est synonyme de se suicider). Les crochets en prison sont faits pour décrocher dès que le poids est trop grand. La seule façon que j’ai entendu parler et que j’ai vue est de se pendre après les barreaux de l’échelle du lit. Les gars déchirent des draps pour se faire une corde et s’attachent le cou autour du barreau le plus haut. Ils mettent leurs pieds le plus loin possible de l’échelle et se laissent tomber. Bien entendu ce n’est pas haut mais tant que les fesses ne touchent pas le sol, il y a assez de tension pour finir par s’étrangler. Ça prend du temps et c’est pourquoi je dis qu’il faut vraiment le vouloir. En plus, il faut que personne ne rentre dans la cellule tout ce temps. En fait il arrive régulièrement que des détenus en trouvent d’autres avant qu’il soit trop tard.

Mais lorsque que je dis que d’entendre parler de quelqu’un qui est mort en prison me touche, ce n’est pas tellement à ce que j’ai vécu que je pense, c’est aux gens que j’ai rencontrés. Des gens qui sont seuls au monde. Des gens qui n’ont pas les facultés pour obtenir l’aide dont ils ont besoin. Des gens pour qui la seule présence en prison leur fait tout perdre même s’ils ne sont coupables de rien. Des gens pour qui la prison est mieux que la vie extérieure. Des gens qu’on jette à la rue et qui n’ont nulle part où aller. Des gens qui ont quand même le courage de continuer. Et surtout ceux qui perdent espoir et prennent la décision d’en finir.

Je pense à la détresse de ces gens et je pleure. La détresse de ces gens et l’indifférence des gens qui sont de L’autre Côté De La Clôture.